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Wadjda ou comment réaliser un film en Arabie saoudite

02/08/2013 10:44 EDT | Actualisé 02/08/2013 11:35 EDT
Courtoisie

Haifaa Al Mansour y a pensé, s’y est préparée et s’est lancée. Tel César franchissant le Rubicon, la cinéaste de 38 ans a traversé les dunes de son pays pour devenir la première femme à tourner et produire un film en Arabie saoudite. Un véritable exploit qui porte le titre simple et sans prétention de Wadjda, nom du personnage principal dont le seul tort est de vouloir faire comme les garçons.

Quoi de plus normal pour une jeune fille que de rouler sur un vélo ou d’aller jouer avec ses copains et copines. Mais au cœur de la très conservatrice péninsule arabique, tout cela n’est que fantasme et blasphème. Dans la réalité, les femmes n’ont pas le droit d’investir l’espace public. Elles vivent dans l’ombre de leur père, leur frère ou leur mari. Pourtant, au bout du tunnel, une lumière : Wadjda. «Elles sont des milliers comme l’héroïne du film à vouloir réaliser leur rêve», déclare Haifaa Al Mansour en entrevue téléphonique pour Le Huffington Post Québec.

Issue d’une famille libérale dont le père poète a tenu à donner les mêmes chances à ses douze enfants qu’ils soient filles ou garçons, la réalisatrice est entrée dans l’univers du cinéma grâce aux nombreux films qu’elle a pu voir durant sa jeunesse. «Mon père revenait toujours à la maison avec des cassettes VHS sous le bras. J’ai pu découvrir les grosses productions américaines, ainsi que Bruce Lee ou Bollywood», dit-elle.

Plus grande, elle entreprend des études en littérature comparée à l’université américaine du Caire et s’en va ensuite à Sydney pour étudier la réalisation. Puis, Haifaa Al Mansour deviendra responsable des relations publiques pour une compagnie pétrolière. On est quand même en Arabie saoudite où le pétrole coule à flot, mais refuse toujours de construire la moindre salle de cinéma. «Il est vrai que ce n’est pas l’endroit idéal. Dans mon pays, le 7e art n’existe pas puisqu’il n’y a pas de cinéaste ni d’industrie».

Pourtant, elle aura quand même réussi à tourner un documentaire intimiste sur les femmes de sa ville perdue dans le désert proche de Ryad. Avec Des femmes sans ombres, elle réalise, caméra à l’épaule et sous le voile, une œuvre qui fera un gros effet dans les festivals internationaux. «J’ai suivi plusieurs femmes de différentes générations. Les plus jeunes subissaient une ségrégation encore plus terrible que leurs aînées. Elles m’ont beaucoup touché puisque malgré les injustices, elles ne perdaient jamais espoir».

Avec une fiction comme Wadjda, l’aventure fut d'un tout autre ordre. Un long métrage nécessite un plus gros budget, des acteurs et des lieux de tournages, ce qui pourrait sembler impossible à trouver. «Les Saoudiens font énormément de télévision. Les séries locales sont aussi très populaires. Ici, les acteurs ne manquent pas. La comédienne Reem Abdullah, qui joue la mère dans le film est une vedette du petit écran. La difficulté de faire un film réside surtout au niveau du financement. Personne ne voit l’utilité d’investir de l’argent dans le cinéma».

Après cinq ans à tenter de défendre son projet, Haifaa Al Mansour décide d’envoyer son scénario en Europe. Plusieurs mois d’attente jusqu’à ce qu’une compagnie de production allemande – celle derrière Valse avec Bachir – signale son intérêt pour une coproduction. «Le tournage s’est révélé un vrai cauchemar! On a tous vécu le choc des cultures. Les Allemands avaient du mal à accepter les pauses ou bien les changements d’horaire à l’improviste alors qu’il est tout à fait normal d’arrêter de travailler ici pour aller se détendre. Il leur a fallu aussi du temps pour concevoir l’idée que je puisse diriger les scènes d’extérieur dans un véhicule à l’aide d’un talkie-walkie afin d’éviter que je me retrouve seule au milieu d’une équipe composée uniquement d’hommes».

Malgré les incompréhensions mutuelles, le film voit finalement le jour. «Avant, je considérais le cinéma un peu comme un loisir. Et puis, grâce à Wadjda, j’ai réalisé la force du 7e art. Mon œuvre possède un réel discours universel. Lorsqu’il a été présenté l’année dernière en compétition à la Mostra de Venise, j’ai pu constater que les gens réagissaient de la même manière».

Depuis son passage remarqué à Venise, le long métrage parcourt le monde. De Paris à Dubaï, le récit de cette adolescente de 12 ans jouée avec aplomb par la talentueuse Waad Mohammed touche les cœurs par son entêtement à vouloir une bicyclette. Derrière ce désir presque naïf réside en fait un message clair et sans concession, celui de refuser la soumission et les dictats qui s’avèrent davantage sexistes que religieux. «Wadjda n’est pas un pamphlet. Je dénonce une situation sans pour autant provoquer. Ce n’est pas non plus un film sombre. Je veux d’abord donner de l’espoir en racontant une histoire qui met la vie au centre de nos existences».

Wadjda – Métropole Films Distribution – Drame – 97 minutes – Sortie en salles le 2 août 2013 – Arabie Saoudite.

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