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Début des consultations publiques sur les enjeux énergétiques au Québec

25/07/2013 04:33 EDT | Actualisé 23/09/2013 05:12 EDT

Électrification des transports, efficacité énergétique, énergie renouvelable : le gouvernement Marois veut réduire la consommation de pétrole des Québécois. L'enjeu est toutefois loin de faire l'unanimité, tant chez les économistes que chez les écologistes.

Un texte de Ximena Sampson

1. La situation actuelle
2. Des réactions partagées
3. Du courage politique
4. L'exploitation des réserves pétrolières
5. Électrification des transports et surplus d'énergie
6. Les enjeux oubliés

La Commission sur les enjeux énergétiques du Québec, dont les consultations publiques s'amorcent officiellement ce mercredi à Joliette, vise à recueillir les commentaires de la population sur la question de l'avenir énergétique de la province, en vue du dépôt d'une politique en 2014.

En lançant la commission, la ministre des Ressources naturelles, Martine Ouellet, a donné le ton : le gouvernement péquiste veut réduire la consommation de pétrole en misant sur l'électrification des transports et en mettant l'accent sur l'efficacité énergétique et l'énergie renouvelable.

La situation actuelle

Le pétrole représente la deuxième source d'énergie consommée au Québec, juste après l'hydroélectricité. C'est surtout à cause du secteur des transports qui était responsable, en 2009, de 73 % de la consommation québécoise de produits pétroliers et de 43,5 % des émissions de GES. À lui seul, le transport routier représentait 33,1 % des émissions totales.

Les Québécois ont importé 13,7 milliards de dollars de produits pétroliers en 2012, ce qui en fait le principal produit d'importation dans la province. Le projet du Parti québécois est d'atteindre l'indépendance énergétique en diminuant la consommation d'hydrocarbures importés, en se tournant vers l'électricité et en exploitant les réserves potentielles de pétrole et de gaz naturel.

Des réactions partagées

Ce nouveau projet de politique énergétique est toutefois loin de faire l'unanimité.

Gaétan Lafrance, spécialiste en énergie et professeur honoraire à l'Institut national de la recherche scientifique (INRS), reproche au plan péquiste d'être avant tout un énoncé de politique qui ne semble pas se baser sur des études d'impact, ni prendre en compte les conséquences sur le terrain.

« Par exemple, dans le cas du transport, quand on dit qu'on va faire pénétrer plus de voitures électriques, ça ne se fait pas simplement en énonçant la politique », explique-t-il. « C'est un changement considérable par rapport à la tendance historique. Il faut mettre des sous, il faut avoir des programmes et faire des analyses d'impact au niveau des consommateurs, pour savoir quels montants il faut investir pour pouvoir atteindre les objectifs. »

Gaétan Lafrance estime également que les objectifs du gouvernement ne sont pas réalistes.

« Les objectifs pour les GES et pour l'électrification sont fortement exagérés », soutient-il. « C'est impossible à atteindre pour 2020. Il faut être honnête : viser 25 % de réduction des GES dans le transport suppose que 25 % des véhicules roulant au pétrole vont disparaître au profit de l'électricité. C'est vraiment irréaliste. »

Pierre-Olivier Pineau, spécialiste des politiques énergétiques à HEC Montréal, abonde dans le même sens. S'il estime qu'il est vital de prioriser la réduction des GES, il doute fortement que ce soit faisable d'ici sept ans.

Selon lui, il est impossible d'atteindre cet objectif dans la mesure où il ne semble pas y avoir de plan concret. « Il y a un ensemble d'enjeux qui sont mentionnés dans le document de consultation, mais rien ne laisse croire qu'on va véritablement mettre en place des méthodes qui permettront d'y parvenir », affirme-t-il.

Du courage politique

Patrick Bonin, de Greenpeace, se montre lui aussi sceptique quant aux possibilités de réaliser les objectifs à temps. « On est en train de manquer [cet objectif], tout comme on a manqué les objectifs du protocole de Kyoto, et tout comme on risque fortement de manquer les propres objectifs du gouvernement du Québec pour 2012 [qui étaient de réduire les émissions de GES de 6 % par rapport à 1990] ».

« Plus on attend, plus c'est compliqué, plus ça coûte cher et plus on risque de louper cet objectif-là », conclut-il.

Selon lui, il s'agit avant tout d'une question de volonté politique. « Ça prend un courage, une détermination et une vision, et non pas des décisions à la pièce à la lumière des plus récents sondages », croit Patrick Bonin. « II y a un coup de barre qui doit être donné. »

Greenpeace estime que le gouvernement doit en faire bien plus pour atteindre les objectifs de réduction des GES, notamment à travers des mesures peu coûteuses, telles que la subvention à l'achat de véhicules peu énergivores, l'imposition de surtaxes sur les véhicules pollueurs et l'adoption d'une norme sur la teneur en carbone des carburants.

L'exploitation des réserves pétrolières

Patrick Bonin critique aussi la décision du gouvernement d'exploiter les réserves d'hydrocarbures dans le golfe du Saint-Laurent, un projet qui, à ses yeux, est en contradiction totale avec l'objectif de réduction des GES, puisque leur mise en production ferait considérablement augmenter les émissions.

Il rappelle que l'Agence internationale de l'énergie (AIE) préconise de ne pas exploiter les deux tiers des réserves de combustibles fossiles mondiales avant 2050 afin de ne pas accélérer les changements climatiques. « On ne peut pas exploiter toutes les formes de pétrole, surtout pas les plus polluantes », conclut Patrick Bonin.

Au contraire, croit Pierre-Olivier Pineau, il s'agit d'une voie intéressante, à condition que l'exploitation se fasse en respectant deux conditions : « il faut qu'on ait un plan crédible de diminution de la consommation de pétrole [...] et des normes réglementaires environnementales sur l'encadrement de cette production éventuelle de pétrole qui soient très sévères ». Il précise que ce sont « des conditions sine qua non », et que « pour l'instant, on n'a ni l'un ni l'autre ».

Pour Gaétan Lafrance, l'autosuffisance énergétique constitue une valeur à préconiser. « Avec le pétrole du Québec, on pourrait graduellement gérer la décroissance du pétrole, puis en 2075, environ, on serait complètement indépendant », lance-t-il. M. Lafrance estime que, du point de vue environnemental, il est préférable de produire du pétrole près de chez nous plutôt que de le transporter sur de longues distances.

Youri Chassin, de l'Institut économique de Montréal, croit même qu'il faut aller plus loin et exploiter les réserves pétrolières québécoises en vue d'exporter des hydrocarbures et non « dans une perspective autarcique ». Il rappelle que le pétrole est un intrant dans plusieurs industries et que sa transformation est très développée au Québec. « Si on exploite du pétrole, c'est d'autant plus intéressant qu'on peut nourrir cette industrie-là qu'on a déjà chez nous », pense-t-il.

« Si on a une occasion d'exporter et de vendre à d'autres marchés, comme on vend notre électricité et notre aluminium, [...] je comprendrais mal qu'on se bloque des opportunités, connaissant l'état des finances publiques. »

Mais tout cela ne se fera que si on peut produire du pétrole à meilleur prix qu'on ne l'importe, puisque, rappelle-t-il, ce n'est pas le gouvernement, mais « les entreprises qui ont besoin de s'approvisionner en pétrole et qui décident comment elles vont le faire. [...] C'est une réflexion économique, [...] c'est de se dire : qu'est-ce que qui est plus intéressant en termes de prix et pour répondre à la demande sur le marché? »

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Électrification des transports et surplus d'énergie

Un des objectifs du gouvernement est « d'utiliser les surplus d'électricité pour accentuer l'électrification des transports et développer l'industrie ».

Pour Youri Chassin, la formulation est trompeuse. Selon lui, il ne s'agit pas vraiment de surplus, mais plutôt d'électricité vendue à perte. Il craint que le gouvernement ne tente de se « l'approprier » pour ses propres fins politiques. « Les surplus, ce ne devrait pas être vu comme une occasion de mener toutes sortes de projets d'éléphants blancs à terme », croit-il.

Il n'est pas très chaud à l'idée d'une intervention du gouvernement afin d'électrifier les transports. « Il y a déjà des partenaires privés qui en font, de l'électrification. [...] Qu'est-ce que le gouvernement peut avoir à faire là-dedans? Est-ce que c'est une volonté de se passer du pétrole? Et si oui, pourquoi est-ce que le gouvernement dirait : "on va devoir faire des efforts là-dessus", si les gens ne sont pas prêts à le faire? »

Pierre-Olivier Pineau n'est pas convaincu, lui non plus, que l'électrification soit une priorité dans le contexte actuel des finances publiques. Il serait préférable d'améliorer le financement du transport en commun avant d'investir dans l'électrification, qui est extrêmement coûteuse.

Il pense que les Québécois vont bientôt vivre un choc tarifaire avec l'augmentation des prix de l'essence qui suivra l'entrée en vigueur des limites d'émissions, en lien avec le marché du carbone, à partir de 2015.

Répartition des émissions de GES au Québec en 2009

M. Pineau estime qu'il faudrait préparer la population à cette échéance et mettre en place des solutions de rechange à l'utilisation de l'automobile, telles que le covoiturage, le télétravail et les transports actifs.

« 2015, c'est dans un an et demi », précise-t-il. « Il faut qu'on soit prêts [...] Ce qui me fait peur, c'est qu'on parle d'électrification des transports plus que de toutes ces alternatives. L'électrification des transports n'est pas une solution pour nos sept prochaines années. »

Patrick Bonin, de Greenpeace, abonde dans le même sens. S'il estime que l'électrification des transports est « incontournable », la priorité devrait plutôt être le transport en commun.

Lui aussi estime qu'il faut encourager les solutions de rechange et les rendre attrayantes, mais aussi adopter des moyens coercitifs, comme le péage et les voies réservées, ou augmenter le coût des stationnements. Il croit « que la société doit changer, et il y aura des sacrifices à faire, c'est certain ».

Les enjeux oubliés

Gaétan Lafrance estime qu'on n'a pas à s'inquiéter d'un surplus d'électricité à moyen terme. Selon lui, à défaut de prévoir de nouvelles installations, que ce soit en hydroélectricité ou en éolien, le Québec risque de se retrouver en déficit dans quelques années.

« On parle de gestion de surplus [...], mais déjà en 2019, on n'aura que 10 % de surplus si on ne construit rien d'autre » explique-t-il. « Dix pour cent de plus, ça fait partie de la gestion de risque chez Hydro-Québec. Si à partir de maintenant on dit qu'on ne construit plus rien, et qu'on fait juste gérer ce 10 %, on va se retrouver dans un cas d'offre et de demande très tendu. »

Il rappelle ce qui est arrivé en 2004, lorsque, confronté à un déficit énergétique, le gouvernement a voulu construire une centrale au gaz à Beauharnois, un projet qui a suscité une vive opposition populaire. Il souligne également que le délai entre le moment où on décide d'aller de l'avant avec un projet et celui où il devient réalité est d'environ 10 ans.

Pour sa part, Pierre-Olivier Pineau s'inquiète du fait que le gouvernement maintienne le prix de l'électricité à un niveau bien trop bas pour encourager une consommation responsable. Il s'agit, selon lui, d'une « hypocrisie », alors qu'on veut miser sur l'efficacité énergétique, et d'« une subvention à la consommation qui bénéficie essentiellement aux riches », qui dépensent beaucoup plus d'électricité que les moins bien nantis.

Selon lui, il serait plus logique de facturer l'électricité à un prix plus élevé, tout en aidant les moins bien nantis par des mesures ciblées, puisque cela forcerait les gens à diminuer leurs dépenses énergétiques.

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