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<em>Au vent mauvais</em>, par Christine Gonthier, finaliste du Prix du récit Radio-Canada 2013

08/07/2013 10:44 EDT | Actualisé 07/09/2013 05:12 EDT

Déménageant sans cesse, ballottée d'un endroit à un autre, une adolescente rêve de s'ancrer dans un lieu quand d'autres, à son âge, rêvent de voyager.

En ce jour d'octobre 1974, Marseille ruisselle encore de lumière, malgré l'automne, malgré l'après-midi avancée. Arrivée au coin de la rue Paradis et de l'avenue du Prado, je bifurque à droite, le cœur battant, au lieu de tourner à gauche pour aller chez moi, boulevard Michelet. Je désobéis à l'impératif familial : rentrer directement à la maison après le lycée. Mes parents savent que l'on peut disparaître, que cela est possible, que la terre est vaste et que l'on peut s'y perdre.

 

Pierrôt s'arrête, me sourit, il devine que cela me coûte de le suivre. Il pose son bras sur mes épaules, pour la première fois il fait ce geste qui me ravit et m'embarrasse. Je deviens si consciente de mon corps que j'en suis maladroite. Je perds le rythme de la marche, à n'importe quel moment je pourrais trébucher, je ne sais pas où mettre mon bras gauche, qui frôle sa jambe tandis que nous déambulons hanche contre hanche. Je me retourne, Claude et Laurence nous suivent, enlacés. Elle me fait un clin d'œil qui veut dire enfin, tu vois, je te l'avais dit…

 

Nous allons ainsi, jusqu'à la plage. Mes amis chahutent, se moquent de Nataf, le prof d'anglais qui sent la naphtaline. Ils se déchaussent, s'assoient sur les galets chauds et chacun sort d'un sac en papier sa pizza de chez Dédé. La plage est déserte. Je garde mes chaussures pour partir plus vite, quand je n'en pourrais plus d'imaginer ma mère tournant comme un lion en cage dans le minuscule appartement que nous habitons avec mon père et mes deux sœurs, au quatrième étage, face au stade; ou scrutant le boulevard derrière la fenêtre, en se mordant les lèvres. Mon estomac se contracte comme lorsque je croyais, plus jeune, que mes parents auraient disparu pendant que je serais à l'école et qu'à la sortie des classes, je serais orpheline. Il en fut ainsi dans chacune des villes, dans chacun des pays, où nous n'avons toujours été que de passage. Nous les avons occupés sans jamais leur appartenir. Les lieux que j'ai habités ne se trouvent sur aucune carte. Moi seule en connais la topographie. Mais là, à Marseille, sans en être consciente, je fais de timides racines dans le terreau de l'amitié et de l'amour naissant.

 

Je ne touche pas à ma pizza. La voix de Pierrôt me parvient à travers le mistral qui ébouriffe ses mèches blondes. Ses yeux verts cherchent mon regard. Il veut se baigner, il veut braver la fraîcheur de l'eau, il veut que je le suive. Je ris, pourtant je ne suis pas dans ce rire. J'aimerais que Pierrôt me retienne, qu'il me ramène de l'autre côté de la frontière, là où l'air est léger, et la mer, tranquille. Je suis déjà si loin, derrière un brouillard moite qui étouffe ma voix. J'essaie de toutes mes forces d'appartenir à cet instant-là, d'être comme eux, qui dansent sur les galets, dans cette transparence de l'insouciance. En vain.

 

Pierrôt se jette à l'eau et se retourne pour voir ma réaction. Je souris. Derrière lui, loin, un navire frôle la ligne d'horizon et bientôt basculera dans l'inconnu. J'ai 15 ans, mais je connais l'inconnu comme ma poche. Il a le goût de la peur, de l'imprévisible, il a le goût des abandons, des adieux, des regards curieux sur mon visage d'étrangère. Il a le goût des larmes de ma mère quand il faut encore plier bagage et repartir. Elle demande chaque fois à mon père « Mais quel vent mauvais t'emporte toujours ailleurs? »

 

Chaque fois, maman est inconsolable. Chaque fois, sur le divan elle s'affaisse, défaite.

 

Le foyer qu'elle a recréé en quelques mois à coup de petits sacrifices s'écroule comme un château de cartes sous la déflagration de ces deux mots : « on part ». La dernière fois, c'était en août 1973, à Paris. Mes sœurs, ma mère et moi avions passé l'après-midi dans le verger abandonné, sur un sentier bordé de ronces, en face de la tour où nous habitions, à Fontenay-sous-Bois. Nous étions revenues à l'appartement les bras chargés de pommettes dont nous tirerions de la gelée. En rentrant le soir, mon père a annoncé, triomphant : « Lulu, je suis muté à Marseille. On part dans un mois. »

 

Ses jambes faiblissent. Elle s'écroule sur le divan. Elle comprend alors qu'il a demandé cette mutation il y a trois mois, tandis qu'elle cousait les rideaux la nuit, qu'elle posait le papier peint le jour, qu'elle croyait qu'enfin, enfin, ils avaient jeté l'ancre. Le vent mauvais s'était levé à son insu, juste là, dans le pays de l'homme qu'elle aime. D'abord elle dit non, non, cette fois-ci je ne te suivrai pas. Il insiste. Il dessine des mirages.

 

Mon père est un prestidigitateur, ses mots construisent une contrée qui n'existe nulle part, auquel Maman finira bien par se rendre. « Là-bas Lulu, là-bas, on aura une maison plus grande… » C'est entre eux un dialogue bien rôdé. Elle lève une main pour l'arrêter et compte avec chacun de ses doigts, en commençant par le pouce : « À Rabat, on avait la maison; à Alicante, l'appartement; à New York, un taudis; à Québec, un trois-pièces; à Tours, ta mère; à Genève, un sous-sol, à Paris, un HLM. Tu trouves que ça va en s'arrangeant toi? » Lulu se fâche. « Je n'irai pas, cette fois-ci je ne te suivrai pas. La dernière fois, tu m'avais dit que c'était la dernière fois! » Mais papa ne supporte pas les fins, les dernières fois, les points à la ligne, c'est un peu comme mourir; il faut recommencer, encore et encore, tracer un autre chemin. Il s'était trompé de destination. Ici la vie est trop étroite, trop tiède, trop prévisible. Il faut parfois défaire une promesse pour en tenir une autre plus grande, pour se sentir vivre, pour trouver un sens à l'existence.

 

Les arguments de ma mère son logiques, ceux de mon père, oniriques. La discussion se clôt quand il prend son accent pied-noir coloré d'un léger accent italien, invoquant ainsi ses origines, ses ancêtres aventuriers, ses racines méditerranéennes, son besoin de soleil et d'air salin, l'insupportable quotidien qui est devenu le nôtre, et la vie qu'il faut vivre passionnément puisque la mort nous attend au bout. De guerre lasse, après un combat qui dure quelques jours, ma mère finit par céder. Elle sait qu'il « l'aura », de toute façon, « à l'usure ».

 

Quand Pierrôt sort de l'eau, torse nu, son corps scintille d'étoiles liquides qui dissipent le brouillard moite. Il vient s'agenouiller derrière moi et pose son menton sur mon épaule. Il suit mon regard. « Il va où le bateau tu crois? » « Au Brésil », s'exclame Claude. « New York! », proteste Laurence. Chacun y va de son rêve.

 

Moi, ce qui me fait rêver, ce sont leurs amarres, l'ancre qui retient mes amis ici, leur vie scandée de certitudes et d'habitudes. Ce chemin tout droit tracé dans le chaos du monde. Le portail en fer forgé devant leurs maisons; le potager généreux; le charmant désordre d'une maison où les objets s'accumulent, témoins d'une histoire; les grands-parents, les oncles, les tantes, et les cousins qui se réunissent le dimanche; les étés en Corse sur un terrain de camping; les cours de natation et les matchs de football. Leurs repères, oui, c'est cela qui me fait rêver, mais que je ne sais pas encore nommer tandis que nous sommes là, sur les galets chauds. Quelque chose en moi se détend soudain avec le souffle tiède de Pierrôt sur ma nuque, comme la promesse d'une durée.

 

« Je dois y aller, ma mère va être trop inquiète. »

 

Pierrôt se rhabille, il veut me raccompagner. Nous marchons, pour la première fois main dans la main. Des racines poussent au creux de ma paume. Je me tranquillise. Peut-être que ma mère n'est pas à la maison, peut-être qu'elle a oublié l'heure.

 

Pierrôt et moi nous enlaçons. Je suis contente qu'il ne cherche pas à m'embrasser. C'est déjà trop d'émotions. Il reste là, dans le vestibule, je rentre dans la cage étroite de l'ascenseur, et son sourire disparaît derrière les portes couvertes de graffitis. J'arrive sur le palier, j'ouvre doucement la porte de l'appartement. Ma mère est inconsolable, écroulée sur le divan. Mon père est debout devant la fenêtre qui donne sur le boulevard, les mains dans les poches : « ...tu verras, là-bas, à Hull, je te construirai une maison ».  

Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, le Prix du récit Radio-Canada est ouvert à tous, amateurs ou professionnels. Il récompense chaque année les meilleurs récits originaux et inédits soumis au concours. Le gagnant reçoit 6000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, une résidence d'écriture de deux semaines au Centre Banff, en Alberta, et son texte est publié dans le magazine enRoute d'Air Canada et sur radio-canada.ca. Les finalistes reçoivent chacun 1000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, et leur texte est publié sur radio-canada.ca. Le nom du gagnant du Prix du récit Radio-Canada 2013  sera dévoilé le 22 juillet.

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