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<em>1961</em>, par Michèle Demers, finaliste du Prix du récit Radio-Canada 2013

08/07/2013 10:35 EDT | Actualisé 07/09/2013 05:12 EDT

Une journée d'école, dans les années 1960, avec ses petits drames et ses joies, sous le regard à la fois implacable et aimant de l'institutrice.

Vous entrez en classe, nous nous levons. Vous prononcez la prière, nous vous écoutons. Vos lunettes pointues imitent les angles de vos joues. Les nombres sont à l'ordre du jour ce matin. Nous nous appliquons. Nos plumes s'agitent sur le papier ligné de bleu, sous votre dictée. Nous formons les chiffres. Le deux exige un dos courbé. Le sept se marque d'une barre en son milieu. Le neuf ne s'arrondit pas à sa base. Vous observez tous nos mouvements. Vous appliquez une discipline de fer.

À dix heures vous nous demandez de réviser la première table d'addition. Un et un font deux. Un et deux font trois. Un et trois font quatre. Vous souhaitez une légère pause entre chaque série. Nous ajustons notre rythme. Votre petite stature et votre poids plume vous assimilent à nous. Nous formons corps et âme votre classe de première. Vous enchaînez avec l'alphabet. Nous scandons les mots inscrits par vous sur le tableau. La lettre q se prononce ke et la majuscule ressemble au chiffre deux. Nous travaillons très fort. Vous le constatez. C'est aussi notre avis.

Vous prenez votre craie. Nous ouvrons nos cahiers. Vous écrivez au tableau noir. Nous imitons votre écriture ronde et noble. Vous jugez que nous ne sommes pas prêtes pour les majuscules. Nous acquiesçons. Nous copions lentement. Pendant ce temps vous lisez nos devoirs. Vous collez des étoiles brillantes dans la marge de nos cahiers. Vous distribuez quelquefois des images saintes. Nous voulons être la première de la classe.

 

Buvons un coup ma serpette est perdue, mais le manche est revenu

 

Vous remarquez que le bénitier s'assèche. Vous exigez que je me dirige vers l'armoire. Vous m'y rejoignez. La clef suspendue à votre cou ouvre cette porte. Vous m'enseignez comment verser avec une infinie précaution l'eau sur l'éponge, dans le bénitier. Ma main tremble un peu. Je renverse quelques gouttes par terre. Vous prétendez ne pas vous en apercevoir. Il est temps de descendre pour la récréation. Vous nous permettez de jouer au ballon chasseur. Vous assignez les places, nous nous y rendons promptement. Vous êtes juge et arbitre. Vous comptez les points. Nous les inscrivons à la craie sur le pavé. C'est votre souhait. Nous jouons jusqu'à ce que la cloche sonne.

 

Bava sa ka ma sarpatta a parda, ma la macha a ravana

 

Vous avez préparé une dictée. Nous sommes prêtes. Nous saisissons nos plumes à l'encre bleue. Vous nous souriez brièvement. Vous invoquez l'inspiration du Saint-Esprit. Nous le prions aussi. Nous vous obéissons en tout et pour tout. Nous écrivons avec soin. La vipère va périr. Pauline lave le bébé. La belle dame a vu la lune. Vous corrigez nos erreurs à l'encre rouge. Vous êtes satisfaite de nos résultats.

Vous ordonnez que nous allions à la bibliothèque. Vous en avez décidé ainsi. C'est notre récompense. Nous plaçons nos plumes dans la rainure du pupitre. Nous prenons notre rang deux par deux. Nous vous suivons. Vous pointez là, sur la tablette, les livres de la Bibliothèque  rose. La Comtesse de Ségur sera lue à la maison. Nous reprenons le chemin jusqu'à notre classe. Vous n'avez pas à le mentionner. Nous en avons l'intuition. Nous inscrivons dans nos calepins notre devoir de lecture. 

La grosse cloche sonne midi. Nous rangeons nos cahiers dans nos sacs. Vous levez la main droite, nous nous immobilisons. Nous attendons vos directives. Vous lisez la prière du midi. Nous la récitons les yeux clos, avec vous. Nous descendons au vestiaire. Les boucles noires de vos cheveux ornent votre front. Nous marchons d'un pas égal, lent et calculé, pour vous réjouir. Vous nous arrêtez au bas de l'escalier. Vous passez en revue notre uniforme. Vous nous aidez à boutonner nos manteaux d'automne. Vous ajustez nos bérets. Nous n'aurons pas froid. Nous sortons pour une heure, le temps d'aller dîner.

 

Beve se ke me serpette e perde, me le meche e revene

 

Vous nous attendez dans la cour de l'école. Vos épaules sont enveloppées de votre châle bleu en laine finement tricotée. Nous revenons toujours à temps. Nous connaissons les règlements. Vous nous les avez enseignés. Au premier coup de cloche, nous arrêtons tout mouvement. Dès le deuxième nous rentrons dans les rangs. Nous retrouvons notre place parfaitement. À votre signal, nous vous suivons en silence. Vous le réclamez. Nous nous soumettons. Au retour en classe, nous utilisons le bénitier. Vous montez sur votre tribune. Vous vous assoyez. Nous nous glissons rapidement derrière nos pupitres. Vous ouvrez votre livre de lecture. Nous couchons notre tête sur nos bras repliés. Nous fermons les yeux. Nous connaissons les mots que vous lisez. Nous nous souvenons comment les épeler. Micheline aime les mouches. Paul prend une pomme. Éva avance vite.

 

Bivi si ki mi sirpitti i pirdi, mi li michi i rivini

 

À deux heures vous prenez votre thé. Nous sommes habituées. Nous regardons l'horloge comme vous. Vous prononcez mon nom. Je me rends sur votre estrade. Je surveille votre classe. Le silence est d'or. Vous le dites, nous y réfléchissons. Vous sortez. Nous écoutons vos pas dans le corridor, jusqu'à la salle des institutrices. Nous restons seules, muettes sans vous.  Nous inscrivons les problèmes d'addition dans nos cahiers de devoirs, pour ce soir. Nous espérons votre retour. Nous sommes dignes de vous. Nous vous attendons. Vous revenez avec les demiards de lait. Vous nous nommez une à une. Votre voix résonne dans un silence parfait. Nous allons à tour de rôle chercher notre lait. Nous avons dix minutes pour la collation. Vous me demandez d'entrouvrir une fenêtre. Je saisis le long bâton posé près de votre bureau. J'ouvre le châssis par le haut. Vous commentez la durée du jour. Nous suivons votre pensée. Nous observons le ciel d'automne déjà assombri. La parole est d'argent. Vous le dites et nous vous croyons. 

Vous avez une surprise pour cet après-midi. Nous aimons les surprises. Madame la directrice viendra dès trois heures trente. Vous serrez les lèvres. Nous nous inquiétons. Vous vous promenez entre les rangées. Vous rectifiez nos pupitres. Nous boutonnons nos manchettes. Vous brossez nos cheveux. Nous posons nos mains à plat sur nos pupitres. Vous examinez nos ongles. Vous expliquez les règles de courtoisie. Nous les apprenons. Vous commencez la table de multiplication de deux. Madame la directrice nous écoutera la réciter à l'unisson, comme vous le désirez. Vous nous interrogez. Nous répondons avec justesse. Nous ne voulons pas vous décevoir. Notre cœur bat plus rapidement. Nous espérons votre approbation.

 

Bovo so ko mo sorpotto o pordo, mo lo mocho o rovono

 

La dernière heure de cours commence. Vous prenez votre baguette du maître. Vous arpentez la pièce. Nous mémorisons les mots d'épellation. Nous les répétons très fort. Nous y mettons toute notre énergie. Cela vous plaît. Vos doigts rythment la cadence sur votre bureau. Vous vous rendez près de la porte, à l'arrière de la classe. Nous ne regardons pas derrière nous. Vous l'interdisez. Madame la directrice arrive enfin. Nous nous levons aussitôt. Vous êtes très sérieuse. Nous ne sourions plus. Nous avons appris nos multiplications et nous le prouvons. Madame la directrice est enchantée. Elle vous félicite. Vos joues se teintent légèrement. Elle quitte notre salle de classe, sa lanière de cuir à la main. Nous chantons au-revoir-et-merci-madame-la-directrice. Nous sommes très contentes. Nous sommes la cause de votre bonheur.   

La cloche de quatre heures retentit. Nous cessons immédiatement toute activité. Vous nous l'avez répété maintes fois. Nous joignons les mains et gardons la tête droite. Vous revenez sur votre estrade. Vous fermez la boîte de craies. Je connais mon rôle. Je saisis la brosse et j'efface votre écriture sur le grand tableau noir. J'attends votre approbation. Vous me la signifiez d'un sourire. Nos pupitres sont alignés. Nos sacs d'école sont fermés. Le bénitier est rempli. Nous vous attendons debout, en rangs. Nous sommes prêtes pour la procession du départ. Vous prenez la tête du cortège. Vous êtes satisfaite. Nous sommes très heureuses.

 

Buvu su ku mu surputtu u purdu, mu lu muchu u ruvunu

Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, le Prix du récit Radio-Canada est ouvert à tous, amateurs ou professionnels. Il récompense chaque année les meilleurs récits originaux et inédits soumis au concours. Le gagnant reçoit 6000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, une résidence d'écriture de deux semaines au Centre Banff, en Alberta, et son texte est publié dans le magazine enRoute d'Air Canada et sur radio-canada.ca. Les finalistes reçoivent chacun 1000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, et leur texte est publié sur radio-canada.ca. Le nom du gagnant du Prix du récit Radio-Canada 2013  sera dévoilé le 22 juillet.

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