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« Janken », la nouvelle primée de Fabien Philippe

06/06/2013 04:00 EDT | Actualisé 05/08/2013 05:12 EDT

Après de nombreux allers-retours entre la France et le Québec, et deux années passées au Liban, Fabien Philippe s'est installé à Montréal en 2008. Sa nouvelle « Janken » a remporté le Prix de la nouvelle Radio-Canada 2013. 

Cet homme, agenouillé devant son bureau, un stylo-plume Sailor 1911 à la main, souhaiterait coûte que coûte garder l'anonymat. Mais comme l'écrivain doit déjouer les pudeurs de ses personnages, je prends la liberté de vous révéler son nom: Ichirô.

Ichirô a 46 ans et les nombreuses heures passées dans ce coin de la pièce, où la lumière du jour ne pousse pas ses rayons, ont profondément altéré la couleur de sa peau. Déjà pâle de naissance, elle est maintenant presque translucide et le tracé des veines ressort de manière inquiétante. Ichirô ne vous le confierait pour rien au monde, mais quand il est entièrement nu devant son vieux miroir en bois ajouré, il scrute cette carte routière tatouée à même le corps; avec l'index, il suit le long réseau de lignes bleutées qui se croisent, bifurquent, s'entrelacent. Il cherche inlassablement où conduit ce chemin cutané. Mais trêve de digressions qui nourrissent la curiosité et dispersent l'esprit; revenons au bureau où Ichirô écrit. Où il attend d'écrire, plus précisément (il tient à cette précision).

À l'âge de cinq ans, alors qu'il longeait la bibliothèque paternelle, il fut assommé par la chute de l'épais volume des Notes de chevet que la dame d'honneur Sei Shônagon avait consignées du temps de la glorieuse époque Heian, neuf siècles plus tôt. Ce choc littéraire, dont Ichirô porta fièrement la bosse douloureuse, inaugura son amour immodéré pour les livres, qu'il considéra dès lors comme des pierres. Des pierres de bibliothèque.

Même en âge d'écrire et de lire à son tour, après un apprentissage auprès du professeur Yoshi dont la sagesse fut d'inculquer sa science sans ternir la naïveté de son disciple, Ichirô ne délaissa jamais sa conviction que les livres sont des pierres.

De même qu'on ne peut comparer la renouée et l'arbre à liège, ces pierres-là n'avaient pour lui rien à voir avec celles que la nature produit. La roche basaltique sur les flancs du volcan Sakurajima ou les galets polis de la baie de Shibushi ne possédaient pas la perfection des livres-pierres, nés du feu de l'esprit et de la cristallisation de l'imaginaire.

On pouvait toujours lui rétorquer qu'il n'était pas né, l'alchimiste qui métamorphoserait l'encre en minéral, Ichirô n'en démordait pas: les livres, construits dans la plus pure des matières grises, se transformaient en pierres dès qu'ils touchaient le papier. Son destin était tout tracé: il n'écrirait pas avec une pierre - Ichirô ne deviendrait pas sculpteur - ni sur une pierre - encore moins géologue -, mais il écrirait UNE pierre.

Mais comment écrire une pierre? S'il est aisé d'en ramasser une, pour peu qu'elle ne pèse pas des tonnes, il est en revanche impossible de dire où elle commence et où elle se termine puisque, par essence, sa surface est continue, sans coutures, d'une cohérence parfaite. La pierre tourne en rond comme les heures ou se mord la queue comme un serpent, je vous laisse choisir la comparaison à votre goût. Comment donc écrit-on une pierre si l'on ne peut deviner son point de naissance? Moi-même, je consens que cette façon de penser désarme, mais il n'est de héros attachants sans quelque fantaisie, alors...

Alors Ichirô essaya d'écrire en commençant par le milieu, mais cette tentative fut vaine, car un milieu possède aussi son début et sa fin. Non, son livre devait naître d'un seul coup; une matière compacte et précieuse tomberait directement de son cerveau sur le papier et voilà tout. Encouragé par le souvenir ému de sa rencontre quasi physique avec la suave Sei Shônagon, Ichirô décida que l'écriture d'une pierre était moins affaire de labeur que d'endurance. Il patienterait.

N'eût été le pouvoir suprême de vie et de mort que s'arroge l'écrivain sur quiconque traverse ses pages, le projet d'Ichirô aurait été contrarié par la volonté de ses parents, qui nourrissaient pour leur fils unique un avenir plus lucratif et moins dégradant que celui d'écrivaillon de pierraille. Je sus être clément: ses parents moururent dans un accident de voiture aussi absurde que tranchant, quelques jours avant qu'on célèbre la majorité de notre héros. Le jeune orphelin se retrouva à la tête d'une fortune que ses ancêtres avaient amassée dans le commerce de kurobuta, le célèbre porc noir de Kagoshima à la chair tendre comme une rose trémière.

Si un bon héritage n'assèche pas la tristesse, il sait ralentir les larmes, et Ichirô se consola de la perte de ses parents par la liberté providentielle qu'elle lui accordait.

Faisant fi des conventions et des obligations liées à son rang, il quitta la maison familiale de Kagoshima et s'exila à Yagishiri, une miette de terre d'à peine cinq kilomètres carrés, oubliée dans la mer du Japon au large des côtes d'Hokkaidô. L'île comptait une grosse poignée de pêcheurs de hareng du Pacifique, qui comprenaient mieux la langue des poissons que celle des touristes. C'était parfait pour Ichirô: c'est sur les territoires les plus silencieux qu'on réussit les plus grandes œuvres.

Sur son île minuscule, Ichirô cultivait la patience des têtus. Quand le doute, exacerbé par la fatigue et l'ankylose, chatouillait sa résolution, il avalait de petites gorgées de shôchû - cet alcool dont l'ivresse embrase mieux que le saké -, et il rêvait à son livre rond comme un pain et à Sei Shônagon lui murmurant à l'oreille: « Écrire une pierre est une tâche âpre, mais plus rassurante que de manger des fraises dans l'obscurité, convenez-en... » (je me garderai ici d'émettre un avis, n'ayant pour ma part jamais dégusté de fruits dans le noir).

Depuis plus de trente ans, son stylo-plume Sailor 1911 à la main, Ichirô attend que son livre-pierre tombe sur le papier. Je pourrais noircir des milliers de pages et décrire les quarante prochaines années qu'Ichirô ne bougera pas d'un pouce.

Alors, permettez-moi d'avancer les aiguilles du temps, vous n'en souffrirez pas, au contraire d'Ichirô qui, maintenant âgé de 86 ans, sent la vieillesse effriter ses os. Ses veines ont enflé à travers sa peau desséchée et sa carte routière cutanée paraît désormais en relief. Il a appris que s'il ne trouve jamais où mène le chemin de ses veines, la mort, elle, saura bien venir jusqu'à lui. En attendant, Ichirô s'accroche à son fidèle stylo-plume et au rêve du livre-pierre.

Mais parce que toute histoire doit livrer sa fin - il n'y a qu'Ichirô pour soutenir le contraire - et que sa patience défera bientôt la vôtre et la mienne, tordons encore une fois les lignes du destin. Comme son ouïe a depuis longtemps quitté l'oreille du lynx pour celle du sourd, Ichirô n'a pu entendre le léger bruissement du livre - peu importe son titre cette fois - glissant de la bibliothèque située à ses côtés et qui le frappe à la tête, après une chute enivrée par le poids de ses 1558 pages.

Les connexions nerveuses du cerveau sont bien mystérieuses, surtout quand l'âge s'acharne à les entortiller. Ichirô en est un très bon exemple. Quand il revint de l'évanouissement dans lequel le choc du livre l'avait emporté, il considéra l'ouvrage gisant sur son bureau. Et comme à cinq ans, il eut une nouvelle révélation: il comprit enfin que lorsqu'un livre tombe, son point d'impact compte moins que la trajectoire de sa chute.

Il avait tout faux. Son projet muri et poli pendant des décennies vola en éclats. Les livres ne sont pas des pierres - quelle stupidité que de l'avoir soutenu! -, mais des mouvements! Oui! Des mouvements! Quelle vision! Quelle éclaircie tout à coup! (Là je retranscris fidèlement les pensées d'Ichirô qui suivirent son illumination.)

Il sortit alors tous les livres de la bibliothèque, les ouvrit, les parcourut un à un et au lieu des pierres d'antan, il découvrit le livre des jambes tendues, le livre du desserrement des lèvres qui expire la fumée de cigarette, celui du chat qui s'étire, celui du petit saut, du petit trot, celui des bois parfumés aux exhalaisons fugitives et éphémères, celui de la marche impatiente de la concubine et des pas feutrés de l'épouse, le livre de la main qui caresse des cheveux, le livre de la fleur de cerisier qui éclot, le livre en équilibre, en tailleur, en amazone... Il surprit même un honteux plagiat quand un identique battement de bras imitant le vol des bernaches se déploya de deux livres différents.

Si la pierre n'a ni début ni fin, le mouvement possède bel et bien les deux. Ichirô retourna à son bureau et posa enfin son stylo sur le papier. Sa soif d'écriture venait de trouver la source où se contenter. Qu'importe le sujet de son livre - je pourrais vous dire ce qui me passe par la tête, mais pourquoi me croiriez-vous? -, Ichirô s'évertue simplement à écrire une course folle, galopante, vagabonde et triomphale qui ne suit aucun chemin et dont lui-même ne connaît la destination finale, alors il écrit, il écrit, il écrit et je l'abandonne là, en reposant à mon tour mon stylo-plume Sailor 1911.

Fabien Philippe a 33 ans. Après de nombreux allers-retours entre la France et le Québec, et deux années passées au Liban, il s'est installé à Montréal en 2008 où il travaille dans le milieu de l'édition. Auparavant, il a principalement œuvré dans la production d'émissions de télévision et l'organisation de manifestations culturelles. Avant de remporter le Prix de la nouvelle Radio-Canada 2013, il avait publié une première nouvelle, « La brûlure », dans la revue littéraire Zinc.

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