DIVERTISSEMENT

FTA - « L'homme Atlantique »: l'illusion du paraître (CRITIQUE/VIDÉO)

31/05/2013 10:23 EDT | Actualisé 01/06/2013 12:32 EDT
Sylvio Arriola

Les mots de Marguerite Duras disent beaucoup en montrant bien peu. La mise en scène de Christian Lapointe ajoute couche après couche afin de mieux dénuder son propos. Forçant les spectateurs à user de leur imagination et à s’armer d’une bonne dose de patience, « L’homme Atlantique (et La maladie de la mort) » révèle le silence intérieur et la grandeur des petites choses.

Une caméra est installée au milieu de la scène, fixant un large demi-cercle de paravents. Marie-Thérèse Fortin s’avance au micro, prend les traits d’une réalisatrice et nous enveloppe d’une voix à la fois douce et autoritaire. Jean Alibert et Anne-Marie Cadieux la rejoignent sur scène, personnifiant les acteurs et se tenant debout côte à côte. Agissant telle la narratrice d’une histoire qui se construit peu à peu, Fortin dicte des gestes que les acteurs ne reproduisent pas, suggère des paroles qu’ils complètent et ponctue des échanges comme le ferait l’arbitre d’un match de ping-pong théâtral.

Une fois qu’ils auront apprivoisé le procédé, certains spectateurs choisiront de se laisser emporter par le style et la profondeur des mots de Duras. D’autres préfèreront faire comme s’ils avaient les yeux fermés et tenteront d’imaginer une histoire qui ne se produit pas concrètement sous leurs yeux.

Fascinée par le regard et les possibilités de la perception, Marguerite Duras raconte ce qui s’observe sans nécessairement se voir, parle de plaisir sans qu’il soit montré, décrit des larmes que l’on sent sans pouvoir les pleurer, évoque un amour sans l’exposer et pénètre dans l’intimité des corps, des choses et des sentiments. Les spectateurs, portés par l’infiniment petit, attentifs aux détails à peine révélés et curieux de vérifier si leurs yeux adhèrent à l’hypothèse de leur imagination, sont enveloppés dans un cocon coupé des choses concrètes. Une bulle qui risque d’éclater si une voisine déballe un bonbon au plus mauvais moment et parle à son amie, inconsciente que ses chuchotements et ses gestes en apparence anodins deviennent lourds de sens pour les autres. À l’image de ce qui se trame sur scène.

À mi-chemin, les paravents se referment pour former un énorme cube, doté d’un trou par lequel la caméra scrute les acteurs, qui sont soudainement projetés sur le cube. La réalisatrice continue de dicter, pendant que ceux-ci exécutent, questionnent et évoquent. Viennent ensuite une succession de procédés visant à construire et déconstruire le texte et sa portée. Les deux acteurs assis dans un coin « doublent » une version d’eux-mêmes, pendant que les images sont placées sur une captation des spectateurs qui entraient peu à peu dans la salle précédemment. Alibert récite un bout de texte en exagérant le sourire, l’intonation et le débit, alors que les effets visuels se mêlent à l’arrière-plan. La photo du fond se transforme peu à peu en réelle captation vidéo, pendant qu’Alibert et Fortin poursuivent leur « récit » sans relâche, sous une musique de plus en plus insistante.

Tous ces ajouts, frôlant à l’occasion l’insupportable et passant bien prêt de détruire l’effet désiré, laissent entrevoir la puissance du non-dit, la richesse de l’intériorité et l’abondance du très peu.

Objet ardu. Objet chargé. Objet dense. Objet déroutant. Objet signé Marguerite Duras et Christian Lapointe.

FTA – 31 mai, 1-2 juin

Cinquième Salle de la Place des Arts