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Syrie : intervenir ou pas?

04/05/2013 09:06 EDT | Actualisé 04/07/2013 05:12 EDT

Un texte de Ximena Sampson

Les États-Unis enquêtent sur une possible utilisation d'armes chimiques en Syrie, une « ligne rouge » à ne pas franchir, selon Barack Obama. Le président américain soutient que l'utilisation de ce type d'armes représenterait une menace non seulement pour les Syriens, mais pour la communauté internationale. La communauté internationale devrait-elle intervenir ?

Un texte de Ximena Sampson

Pour Kyle Matthews, de l'Institut montréalais d'études sur le génocide et les droits de la personne de l'Université Concordia, la réponse est claire : la communauté internationale ne peut pas fermer les yeux face aux massacres de civils.

Quelque 70 000 personnes ont perdu la vie dans la guerre civile, selon le dernier bilan de l'ONU, dont une grande partie sont des civils.

« On a l'obligation d'intervenir maintenant », explique-t-il. « Ça ne veut pas dire d'envoyer 200 000 soldats sur le terrain, mais d'essayer d'arrêter les armes qui entrent dans le pays, qui vont au gouvernement et qui vont aux rebelles, et aussi de créer une zone d'exclusion aérienne. »

Selon lui, il faut agir pour mettre un terme à la crise humanitaire en Syrie, mais aussi dans les pays voisins, la Jordanie, le Liban et l'Irak, qui sont submergés par le flot de réfugiés.

Si la situation perdure, Kyle Matthews évoque la possibilité d'une balkanisation. « Si on ne fait rien, ce conflit pourra durer encore 10 ans et on verra la Syrie éclater comme la Yougoslavie dans les années 90. » Les minorités alaouites et chrétiennes pourraient en payer le prix. « Le chaos sera encore plus grand que maintenant. La majorité va prendre les armes contre la minorité. »

Contrairement à d'autres partisans de l'intervention, M. Matthews ne pense pas qu'il faut armer les insurgés, car les allégeances de certains d'entre eux feraient qu'ils pourraient ensuite se retourner contre l'Occident.

« Il y a un grand nombre de ces rebelles qui ne respectent pas les lois de la guerre ou les conventions de Genève [..] Si le gouvernement tombe, on n'aura aucun contrôle sur ces armes. Il y a un grand danger qu'elles puissent être utilisées contre les minorités, surtout les alaouites et les chrétiens. On doit penser à long terme : quelle est la meilleure chose pour le futur du pays? Pas juste de faire tomber ce gouvernement. »

Il y a également des raisons plus pragmatiques pour justifier une intervention, croit Kyle Matthews. « Si on n'aide pas du tout les rebelles - et on ne parle pas nécessairement d'armes, mais plutôt de renseignements ou d'appuis logistiques et de la création d'une zone d'exclusion aérienne- [..] et qu'ensuite ils prennent le pouvoir, on n'aura pas d'influence auprès d'eux », explique-t-il. Il pense également que voyant que la communauté internationale ne fait rien pour aider les Syriens, beaucoup de musulmans pourraient tourner le dos à l'Occident et se radicaliser.

Selon le chercheur, il ne faudrait pas hésiter à faire fi du Conseil de sécurité et à agir « même en violation du droit international » s'il le faut, comme au Kosovo en 1999. « On ne peut pas attendre plus longtemps. On doit agir. Le danger de ne rien faire est plus grand que celui de contourner le Conseil de sécurité. »

Ne pas faire le jeu de l'impérialisme

Rémi Bachand, professeur de droit international au département de sciences juridiques de l'UQAM, est d'un tout autre avis : la question syrienne n'est pas du ressort de la communauté internationale.

« Ce qui se passe à l'intérieur des États ne concerne pas les Nations unies et ne doit pas être un prétexte pour une intervention étrangère », croit-il. La seule situation dans laquelle une intervention est possible est lorsqu'un État représente une menace pour la paix et la sécurité internationales. Selon lui, ce n'est pas le cas en ce moment.

L'utilisation d'armes chimiques en Syrie est loin d'être démontrée. Selon Rémi Bachand, le précédent irakien invite à la prudence. « On disait qu'on avait des preuves que le régime irakien possédait des armes de destruction massive et c'est sur cette base-là qu'on est intervenus » affirme-t-il. « Résultat de cette intervention : 150 000 morts. [...] Je m'étonne que des gens puissent encore donner de la crédibilité à de telles allégations venant du même État [les États-Unis]. »

Il ne pense pas qu'une éventuelle utilisation par le régime syrien des armes chimiques, même si elle est avérée, change la donne au sein du Conseil de sécurité, où la Chine et la Russie bloquent toute tentative de renforcer les sanctions contre le régime syrien. Et intervenir sans l'aval du Conseil serait « une violation flagrante du droit international ».

Serait-il possible d'agir si la Coalition nationale de l'opposition syrienne était reconnue par la communauté internationale comme gouvernement légitime et lançait un appel à l'aide?

C'est hors de question, selon Rémi Bachand. « On ne peut pas choisir de l'extérieur qui est le gouvernement légitime juste parce qu'on veut avoir une autorisation », croit-il. « Ce serait une violation de l'esprit du droit international. Ça signifie que dans n'importe quelle situation on pourrait reconnaître le groupe duquel on est proche sur le plan idéologique et dire « ça, c'est le gouvernement légitime, ils nous appellent à l'aide et on va intervenir ». Si on établit ce précédent-là, on peut déchirer la Charte des Nations unies, parce qu'elle ne sert plus à rien. »

Il faut plutôt, croit-il, respecter les principes du droit international et arrêter d'appuyer les insurgés. La Cour internationale de justice l'a clairement dit lorsque les États-Unis soutenaient les contras au Nicaragua dans les années 80 : « aider un groupe d'opposition c'est intervenir dans les affaires d'un autre État ».

Si la Charte interdit l'ingérence, explique Rémi Bachand, c'est pour éviter « les interventions impérialistes qui ne cherchent qu'à mettre en place des régimes favorables aux intérêts des anciennes métropoles ».

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