POLITIQUE

Les élus au coeur de la prospérité de Roche

01/05/2013 09:35 EDT | Actualisé 01/07/2013 05:12 EDT
CP

Gilles Cloutier a déployé d'importants efforts pour rapprocher la firme Roche des élus municipaux et provinciaux, le tout avec l'appui sans faille de son patron, l'ex-ministre libéral Marc-Yvan Côté.

L'ex-vice-président au développement des affaires (1995-2005) a ainsi raconté à la commission Charbonneau avoir organisé de 1998 à 2004, au stade olympique, de vastes rencontres de réseautage. M. Cloutier a aussi accueilli dans sa résidence de Charlevoix, aux frais de Roche, de nombreux élus, dont l'ex-ministre Guy Chevrette.

Les soirées annuelles de Roche au stade olympique, tenues à l'occasion du match inaugural des Expos de Montréal, réunissaient des ministres du gouvernement québécois, des maires, des conseillers municipaux, des préfets et de hauts responsables de Roche.

Les soirées étaient animées par des personnalités du monde du sport comme Jean Béliveau et Henri Richard.

Il s'agissait, en bonne partie, de mettre des élus municipaux en contact avec des ministres susceptibles de faire débloquer des subventions pour que certains de leurs projets aillent de l'avant. Les ministres des Affaires municipales, des Transports et de l'Environnement étaient donc les plus prisés.

Gilles Cloutier a expliqué qu'il s'occupait minutieusement des plans de tables, afin que les maires soient assis près des ministres auxquels ils devaient parler. Lui-même soutient qu'il était alors très actif, s'assurant que tous les gens qui devaient se parler le fassent, ne serait-ce que pour 15 minutes.

Roche cherchait à la fois à inviter des élus et des représentants de municipalités avec lesquelles elle avait des contrats, mais aussi ceux avec qui elle voulait éventuellement faire des affaires, une pratique qui lui a bien réussi.

« La soirée de Roche était tellement populaire que les maires réservaient un an d'avance. » — Gilles Cloutier.

M. Cloutier a précisé que la soirée était organisée et payée par Roche, et que les invités étaient certainement au courant de ce fait après la première année. Tous recevaient des lettres d'invitation, puis, s'ils acceptaient, leurs billets. Il fallait nécessairement présenter le billet pour accéder à la salle réservée à Roche au niveau 600 du stade olympique.

La liste des gens ayant participé au dernier événement de 2004 est impressionnante et la commission en a d'ailleurs montré des extraits filmés à l'époque.

Outre de nombreux dirigeants de Roche comme France Michaud, Marc-Yvan Côté et Mario Martel, étaient présents le maire Gérald Tremblay, son bras droit Frank Zampino, plusieurs membres du comité exécutif de la Ville de Montréal, les libéraux Michel Bissonnet, Jacques Dupuis, Jean-Marc Fournier, Tony Tomassi, voire le cardinal Turcotte et l'humoriste Yvon Deschamps. De nombreux maires étaient aussi présents, dont le maire de Mascouche Richard Marcotte.

Des vacances dans Charlevoix signées Roche

De nombreux élus et leurs invités ont aussi séjourné dans dans sa résidence de Pointe-au-Pic, près de Baie-St-Paul, aux frais de la firme de génie-conseil Roche, soutient-il.

L'ex-ministre Guy Chevrette y a ainsi été vers 2003-2004 avec des gens, selon M. Cloutier, soit peu après qu'il ait quitté la vie politique.

Le maire Marcel Jetté de Sainte-Julienne et son épouse Nicole Léger, qui était l'agente officielle de son parti lors des élections clés en main organisées par M. Cloutier, ont aussi profité de cette résidence à plus d'une reprise.

Tous deux y sont par ailleurs retournés avec tous les autres membres du conseil municipal de Sainte-Julienne en 2002. La commission a montré plusieurs photos de cette rencontre sur lesquelles le maire Jetté, son épouse et plusieurs conseillers sont reconnaissables.

L'ex-maire de Boisbriand Robert Poirier, l'ex-maire de Chertsey et ex-préfet de la MRC de la Matawinie Daniel Brazeau, ainsi qu'un ex-maire de Châteauguay et son organisateur politique ont aussi profité de cette maison centenaire, dotée de 11 chambres et offrant une vue superbe sur le fleuve Saint-Laurent.

L'ex-maire Brazeau, dit-il, a profité de la maison à cinq ou six reprises.

« On les entretenait très bien. » — Gilles Cloutier.

Gilles Cloutier a expliqué que la maison en question lui appartenait, mais qu'il la louait à Roche du 23 juin au dernier jour de juillet, et ce, de 1998 à 2004. Il dit l'avoir loué 5000 $ au début, puis 10 000 $ les dernières années. L'affaire a cessé lorsque M. Cloutier est passé chez Dessau en janvier 2006.

L'ex-vice-président de Roche a expliqué qu'il utilisait une des trois compagnies à numéro qu'il avait pour facturer Roche, où son unique patron était l'ancien ministre libéral Marc-Yvan Côté.

Il n'est pas certain que les invités savaient que la maison était payée par Roche.

Cloutier recruté chez Roche pour ses contacts politiques

Gilles Cloutier a expliqué qu'il devait sa carrière dans le milieu des firmes de génie-conseil à ses seuls contacts politiques et ses talents d'organisateur. Il a dit avoir été approché en 1995 par la firme Roche, qui avait particulièrement apprécié le travail qu'il avait fait pour faire élire Pierre Bourque à la tête de Montréal, fin 1994.

L'entente est scellée lors d'un lunch au Hilton de Laval en présence du directeur général de Roche, Gaston Turcotte, et de l'ex-ministre libéral Marc-Yvan Côté, lui-même employé de la firme. Ce dernier sera la seule personne à qui Gilles Cloutier devra rendre des comptes par la suite.

Roche s'intéresse à ses contacts à Montréal, mais aussi à ceux qu'il possède dans de nombreuses municipalités où il a fait des élections, parfois clés en main, tant sur la Rive-Nord que la Rive-Sud de la métropole.

Son mandat : grâce à ses contacts, obtenir l'information nécessaire pour décrocher des mandats pour Roche dans les municipalités. Et ses contacts sont nombreux : maires, conseillers municipaux, directeurs généraux de villes, préfets, députés, ministres...

« J'étais un spécialiste pour trouver les informations, pour aller chercher un mandat », fait-il valoir. Il explique que, dans ce domaine, Roche suivait les règles dans 50 % des cas, le reste étant d'ordre illégal.

« La principale raison d'être pour un type comme moi [...] c'était de découvrir rapidement, par contact, où il pouvait y avoir de l'ouvrage bientôt. » — Gilles Cloutier.

M. Cloutier estime que, lors de ses dix années chez Roche, il a réussi à décrocher pour la firme des mandats dans une quinzaine de municipalités, soit par ses contacts, soit en organisant des élections clés en main. Pêle-mêle, mentionnons Ste-Julienne, Rawdon, Chertsey, Ste-Anne-des-Lacs, Saint-Jovite, Tremblant, Lac-Supérieur, Val-des-Lacs, Ste-Agathe, Ste-Adèle, Saint-Sauveur, Piedmont, Bellefeuille, Lafontaine, Saint-Antoine et Blainville.

Cloutier débauché par Dessau

En 2006, Gilles Cloutier passe chez Dessau, au grand désarroi de Roche, attiré par une offre salariale alléchante et décidé à ne plus travailler avec France Michaud, pour des raisons qu'il n'explique pas.

« C'est sûr que M. Marc-Yvan Côté était de mauvaise humeur. » — Gilles Cloutier.

Dessau espérait mettre ainsi la main sur les municipalités que Roche avait raflés, mais le résultat est mitigé. Il raconte notamment que le vice-président de Dessau, Rosaire Sauriol, souhaitait qu'il reprenne à Roche la ville de Blainville, raflée par son ancienne firme grâce à un pot-de-vin de 25 000 dollars. Mais M. Cloutier échoue, malgré la proposition d'un pot-de-vin de Dessau, cette fois, de 50 000 $, et il n'insiste pas.

« J'aurais pu le faire parce que j'avais réellement des bons contacts dans Blainville, mais ça n'aurait pas eu de bon sens de faire ça à Roche », explique-t-il.

Gilles Cloutier dit avoir plutôt obtenu pour Dessau les villes de Terrebonne, Sainte-Thérèse et Saint-Jérôme. Rosaire Sauriol mettra finalement fin à son contrat en 2007, lorsqu'il apprend qu'il que M. Cloutier fait l'objet d'une enquête du Bureau de la concurrence.

François Legault se défend d'avoir mal agi

En matinée, M. Cloutier a raconté, sans plus de détails, que le chef de la CAQ, alors élu péquiste, le tenait au courant de dossier dans sa circonscription.

« François Legault me disait : ''il va y avoir telle affaire à Ste-Julienne. Va voir Marcel Jetté et regarde ça. Le dossier va sortir d'ici peut-être un an'' », a-t-il dit.

Mais le leader caquiste soutient ne lui avoir offert que de l'information déjà publique :

« Ce que j'ai fait, c'est comme tout bon député, quand j'ai eu de l'information sur des travaux qui devaient être faits - soit des informations qui venaient de la municipalité ou du ministère des Transports - je les ai transmises comme je les aurais retransmises à n'importe qui. »

Lundi, après seulement une seule journée à la barre de la commission Charbonneau, l'organisateur politique chevronné avait déjà expliqué dans le détail la pratique des élections clés en main au municipal, ramené Frank Zampino sur le devant de la scène, ébranlé une ex-ministre libérale et ravivé les souvenirs du référendum de 1995.

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