Du 9 avril au 4 mai prochain, les mots de Nelly Arcan prendront vie sur les planches de l’Espace GO. L’univers de la défunte écrivaine a été réorchestré et mis en scène par Marie Brassard, à partir des romans Putain et Folle, ainsi que du récit L’enfant dans le miroir. Les interprètes Sophie Cadieux, Monia Chokri, Evelyne de la Chenelière, Julie Le Breton, Christine Beaulieu, Johanne Haberlin et Anne Thériault se préparent à jouer, danser et chanter la partition tragique de La Fureur de ce que je pense.

Lorsque Sophie Cadieux, artiste en résidence à l’Espace GO, a proposé à Marie Brassard de diriger la production, la comédienne et metteure en scène affirme avoir été aussi surprise que ravie: «J’ai l’habitude de monter mes propres créations, et non de diriger plusieurs acteurs dans un théâtre. Je suis étonnée et flattée qu’on ait fait appel à moi. Plusieurs autres metteurs en scène auraient pu être approchés pour ce type de travail. C’est un projet énorme.»

Brassard soutient que l’expérience de côtoyer l’œuvre de Nelly Arcan avait quelque chose d’intimidant: «C’est un défi de traiter une œuvre contemporaine écrite par une écrivaine disparue il y a si peu de temps. Le mot est sûrement trop fort, mais le Québec a vécu un genre de traumatisme national en voyant une jeune femme si belle, talentueuse, et avec autant de succès, mettre fin à ses jours. De l’extérieur, on pouvait croire qu’elle avait tout pour elle, mais on a pu constater qu’il se cachait en elle une souffrance profonde et constante. Il fallait beaucoup de délicatesse pour aborder son travail.»

L’un des objectifs premiers de la créatrice était de s’éloigner du monstre médiatique bâti autour de l’auteure de Putain: «Sous le vernis de tout ce dont les médias ont parlé – le métier d’escorte, les descriptions de ses rencontres érotiques, sa relation avec l’image corporelle et la chirurgie plastique – on remarque une grande noirceur et une extrême solitude.»

La Fureur de ce que je pense est divisée en sept parties, chacune articulée autour des obsessions de l’écrivaine. «Il y a le sang, sur la famille et la filiation; l’ombre, sur l’attraction de la mort; le serpent, sur la religion et la perte de la raison; le mirage, sur l’image et la peur de vieillir; l’éther, sur la fascination de la nature et des constellations et l’occulte, sur la confusion des genres. Il y a également perdu, sur le cœur et la solitude, qui vient ponctuer toute la pièce.»

Après avoir choisi les extraits du collage, la créatrice a tracé une ligne dramatique à l’ensemble: «Je ne voulais pas mettre en scène le personnage de Nelly Arcan, ni tenter de comprendre sa psychologie. Je voulais plutôt mettre son écriture en valeur et montrer la lumière en elle. Malgré ses obsessions sombres et tragiques, j’ai senti dans ses livres la recherche d’un idéal très lumineux. Elle faisait très souvent référence à de grandes étendues de l’Arctique et à la beauté du paysage. C’est très touchant.»

Sans faire abstraction de la sexualité omniprésente dans les écrits de Nelly Arcan, Brassard désirait aborder la thématique avec maturité et profondeur: «On est très loin du gossip, de la superficialité, du choquant et du scabreux. En relisant ses livres, on réalise que le sexe était un petit aspect de son écriture. Il est beaucoup plus question de solitude, de peur et de mort.»

Malgré la notion de fureur dans le titre, la production n’a rien d’un plaidoyer: «Ce n’est ni revendicateur, ni pamphlétaire. C’est une œuvre poétique et musicale au visuel très fort. L’écriture de Nelly Arcan avait un rythme et une musicalité qui méritaient d’être transformés en chants. Je voulais proposer une image très humaine de la beauté. Démontrer qu’elle a non seulement un pouvoir de séduction, mais aussi le pouvoir d’émouvoir.»