Il n’y a rien de dégoûtant ou d’épeurant dans le Frankenstein que propose actuellement le Théâtre Denise-Pelletier. Au contraire. Bien sûr, la relecture du récit de Mary Shelley sous la plume de Nick Dear, ici mise en scène par Jean Leclerc, joue évidemment un peu avec la science-fiction et se fonde en partie sur l’apparence repoussante de son personnage-titre. Mais l’œuvre met surtout de l’avant une savante réflexion sur le bien et le mal, l’évolution d’un être selon ses expériences, les responsabilités parentales et le respect de la différence. Les mêmes enjeux qui constituent les bases de l’histoire originale, dans un enrobage grossi, magnifié, que le jeune public adorera assurément et que les adultes absorberont comme un charmant divertissement.

Victor Frankenstein (interprété en alternance par Christian Michaud et Étienne Pilon, qui se partagent aussi les costumes de la Créature) – on apprendra son identité une fois la pièce bien entamée -, un scientifique, s’improvise Dieu et façonne, dans un élan de vanité, un individu qui, rapidement, marchera, parlera et sera capable d’émotions humaines. D’abord laissée à elle-même, la Créature sera prise sous l’aile d’un savant aveugle (Pierre Colin), qui lui enseignera quelques notions élémentaires et, surtout, lui prodiguera une bienfaisante amitié. La complicité sera toutefois de courte durée; lorsque Félix (Éliot Laprise), le fils du vieil homme, et Agatha (Éva Saïda), sa fiancée, apercevront «l’invité», leur réaction d’effroi sera telle que ce dernier s’enfuira, aussi traumatisé qu’eux.

Se sachant abandonnée, la Créature se mettra alors en frais de retrouver celui qui lui a donné la vie, pour lui exposer une requête toute naturelle: celle de concevoir une autre personne, de sexe féminin, qui lui tiendrait compagnie et l’aimerait, et qu’il affectionnerait en retour. Tout être vivant n’a-t-il pas droit à cet échange minimum pour mener à bien son existence?

Par un curieux concours de circonstances, le face à face aura bel et bien lieu. Victor tombera des nues lorsqu’il comprendra que ce qui devait n’être au début qu’une équation, qu’un théorème s’est métamorphosé en homme apte à raisonner. Le choc passé, au terme d’une longue négociation, il acquiescera à la demande de son vis-à-vis. Bien vite, par contre, l’arrogant gaillard se rendra compte que l’union de deux monstres» pourrait donner des résultats désastreux. Sitôt le constat émis, il détruira la Femme à qui il s’apprêtait à insuffler le souffle de vie, sous le regard désespéré de la Créature. Celle-ci découvrira à cet instant une impression nouvelle: le désir de vengeance. Désormais conditionnée à l’amertume, au mépris et au rejet, elle comprendra la sombre issue de son destin. «Pourquoi l’humanité me déteste?» lancera-t-elle dans un élan de rage et d’incompréhension, avant de prendre son créateur sous son joug jusqu’à la fin des temps. Au sortir de la salle, le spectateur s’interrogera sur la notion voulant que tout être naisse pur, vierge de toute méchanceté ou intentions négatives, et empruntera la voie de la bonté ou de la cruauté, selon les préceptes qui jalonneront son parcours.

La trame de Frankenstein et les questions qu’elle soulève occupent largement l’espace pendant deux heures et le collage ne mise d’ailleurs aucunement sur d’édifiants effets visuels pour retenir l’attention. Quelques jolies trouvailles, comme une fine neige qui tombe, viennent néanmoins rehausser l’ensemble. Les acteurs ne brodent pas dans la dentelle et leurs interprétations sont rarement subtiles, mais le caractère caricatural des protagonistes commande ce contour foncé.

Frankenstein avait d’abord été présentée au Théâtre du Trident, à Québec, en début d’année, et tient l’affiche du Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 12 avril. Pour plus d’informations: www.denise-pelletier.qc.ca.

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