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Nouveau régime forestier: vers des fermetures d'usines ou un renouvellement de l'industrie?

01/04/2013 04:33 EDT | Actualisé 31/05/2013 05:12 EDT
AP
In this photo taken Monday, May 28, 2012, trees that have been cleared as part of a post-fire logging project are seen stacked for removal at the site of the 2007 Angora fire near South Lake Tahoe, Calif. Rare woodpecker chicks in burned forest stands at Lake Tahoe won't survive if the U.S. Forest Service proceeds with a contentious post-fire logging project, according to conservationists pressing the agency to postpone cutting around the trees until after the nesting season in August. (AP Photo/Rich Pedroncelli)

Un texte de Isabelle Maltais

Le nouveau régime forestier entre en vigueur lundi au Québec, ce qui inquiète industriels et syndicats. La possibilité que le nouveau régime fasse augmenter le prix du bois et empêche les usines de transformation d'être suffisamment approvisionnées en matière première fait craindre fermetures d'usines et pertes d'emplois.

En effet, la nouvelle réglementation ne garantit plus aux industriels la totalité de leurs besoins en approvisionnement, ce qui se faisait auparavant sous forme de contrats d'approvisionnement et d'aménagement forestier, les CAAF, en échange de redevances. Désormais, le gouvernement garantit seulement 75 % de l'approvisionnement auparavant alloué à une entreprise, et prévoit une mise aux enchères publique des 25 % restants.

Pour ce qui est de l'aménagement forestier, Québec avait d'abord eu l'intention d'en reprendre les responsabilités, auparavant dévolues à l'industrie, pour ensuite envoyer la facture aux compagnies concernées. Devant les protestations, le gouvernement a changé d'idée il y a quelques semaines et laisse à l'industrie le soin de la restauration de la forêt, et donc le plein pouvoir sur le contrôle des coûts de celle-ci.

Par ailleurs, une meilleure gestion de la forêt est recherchée avec le nouveau régime, qui met davantage l'accent sur les aires protégées et la protection des écosystèmes, entre autres en diminuant de 10 % le total des coupes effectuées dans la forêt publique.

Québec devient ainsi responsable de la planification et de la gestion des forêts publiques, une fonction qui relevait auparavant de l'industrie.

Le spectre de l'augmentation du prix du bois

En plus de mettre en péril leurs approvisionnements en bois, les industriels ont peur que la mise aux enchères publique fasse augmenter les prix, d'abord en raison de la lutte que certains se livreront pour acquérir la ressource, ensuite parce que le prix aux enchères sera utilisé par le gouvernement pour fixer la valeur des approvisionnements garantis.

Cette peur qu'ont les industriels forestiers n'est toutefois pas partagée par Luc Bouthillier, professeur en politique forestière à l'Université Laval. Celui-ci affirme qu'à brève échéance, le prix du bois ne devrait pas croître, et pourrait même diminuer, puisque l'industrie des pâtes et papiers va mal, et ce, malgré un léger raffermissement de la demande de bois d'œuvre depuis un an.

M. Bouthillier indique que le mécanisme d'enchère pourrait peut-être faire augmenter graduellement le prix du bois et faire fermer les portes de certains industriels. Selon lui, toutefois, le coeur du problème n'est pas là.

« Il est plus probable qu'ils ferment, car il n'y a plus de débouchés pour leurs produits », dit-il.

Le professeur fait remarquer qu'avant 2002, on comptait 110 000 emplois directs dans l'industrie forestière. Ce nombre n'est plus que de 62 000 aujourd'hui, non pas en raison du prix de la matière première, souligne-t-il, mais bien parce que les habitudes de consommation ont changé et qu'un bouleversement structurel est à l'oeuvre.

En fait, M. Bouthillier ne voit pas l'augmentation du prix du bois comme quelque chose de négatif. Selon lui, cette hausse serait plutôt une bonne nouvelle, puisqu'elle signifierait que le bois est en demande et qu'une nouvelle industrie forestière se substitue à l'ancienne, nouvelle industrie qui est prête à payer le prix pour mettre de l'avant de nouveaux produits.

Il indique que le redéploiement de l'industrie forestière est d'ailleurs l'un des buts du nouveau régime forestier, la mise aux enchères permettant à de nouveaux joueurs d'avoir accès à la forêt publique.

Des craintes justifiées

Si les industriels craignent pour leurs profits, les travailleurs, de leur côté, craignent pour leurs emplois.

La FTQ parlait tout particulièrement lundi de l'avenir des travailleurs de Produits forestiers Résolu (PFR) au Saguenay-Lac-Saint-Jean, où se concentre plus du tiers des coupes au Québec. Selon le conseiller régional Jean-Marc Crevier, plusieurs entrepreneurs forestiers de la région ont reçu une lettre affirmant que leur contrat avec PFR ne serait pas renouvelé à compter du 1er avril, ce qui affecte des centaines de syndiqués.

M. Crevier accuse l'entreprise de profiter du nouveau régime forestier pour se débarrasser de ses travailleurs syndiqués. Il craint que les contrats de ceux-ci ne soient jamais renouvelés.

« Ils vont tirer les conditions des travailleurs vers le bas. Les gens n'auront plus de syndicats, plus de conditions, et rendu-là, c'est la misère. Pour les travailleurs forestiers, c'est un recul de 40 ans », estime-t-il.

À ce sujet, Luc Bouthillier pense que la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean sera un véritable témoin des forces et des faiblesses du nouveau régime, puisque 75 % à 80 % des droits forestiers y sont accordés à PFR, et qu'à moins que l'entreprise décide de se moderniser, le paysage industriel pourrait changer du tout au tout, et la situation des travailleurs avec lui.

M. Bouthillier affirme que les inquiétudes des syndicats sont justifiées, « car on n'a rien prévu pour vivre la transition ». Il avance que la stratégie de certains industriels pourrait être de profiter des derniers bons moments que vit l'industrie des pâtes et papiers pour ensuite accepter tout simplement la fermeture des usines, sans tenter de se renouveler.

« Il faut le vivre comme une expérience. On est tous en apprentissage là-dedans, et ça ne peut fonctionner que si tout le monde travaille ensemble, c'est-à-dire les industriels, les travailleurs et les autorités gouvernementales », déclare-t-il.