Le prix de la liberté, selon la metteure en scène Brigitte Haentjens (ENTREVUE)

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BRIGITTE H
Brigitte Haentjens. | Angelo Barsetti

À mi-chemin de sa première saison à titre de directrice artistique du Théâtre français du Centre national des arts (CNA) d’Ottawa et à deux mois des nouvelles représentations de La Nuit juste avant les forêts qu’elle monte pour la troisième fois en près de quinze ans, Brigitte Haentjens lorgne déjà vers 2014, année où elle mettra en scène Anne-Marie Cadieux à l’Espace GO dans un solo.

Directrice du Théâtre du Nouvel-Ontario pendant huit ans et fondatrice de la compagnie Sibyllines en 1997, la femme de théâtre admet avoir un penchant prononcé pour la totale maîtrise de sa destinée artistique. « Je crois que c’est dans mon karma. Je contrôle tous les aspects de mes projets et je ne suis pas à la merci d’un producteur dont le regard sur l’art n’est pas en adéquation avec le mien. Ça représente énormément de travail, mais c’est le prix de la liberté.»

Lorsqu’elle a été nommée à la tête du Théâtre français du CNA, Brigitte Haentjens explique qu’elle ne s’est pas mis de pression afin de cibler des œuvres qui allaient attirer un large public. « Je ne suis pas capable de prédire les succès, ce n’est pas dans ma nature. À priori, il n’y a rien dans ce que j’ai fait depuis 15 ans qui était conçu pour plaire au public absolument. Je mets de l’avant ce en quoi je crois et je suis très ouverte à plusieurs formes. Je préfère dialoguer avec le public avec une démarche artistique, plutôt que de miser sur le plus grand dénominateur commun. »

Bien qu’elle ait observé une certaine désaffection du public pour le théâtre du CNA au cours des dernières années, Haentjens tient à mettre en lumière certains facteurs atténuants. « Le public du CNA est très hétéroclite. On passe d’une majorité de Franco-Ontariens militants aux Français de l’Ambassade. C’est difficile de contenter tout le monde. Je remarque aussi que la situation d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celle du Théâtre français à la fin des années 70. À l’époque, les budgets étaient hallucinants et il n’y avait pratiquement pas d’autres salles de spectacles dans la région. En 2013, la concurrence est beaucoup plus grande. »

La nouvelle directrice artistique avance tout de même qu’elle aimerait conclure son mandat en 2016 avec plus de monde qu’à son arrivée. « À mes yeux, tendre la main au public, c’est aussi développer des initiatives qui enrichissent la fréquentation de l’art. Par exemple, en créant le Club des Y, on réunit des gens de la trentaine qui ne vont pas au théâtre habituellement et qui rencontrent les créateurs pour s’initier. Ce n’est pas fait dans un but mercantile, mais plutôt pour que les gens se sentent chez eux au théâtre. »

Un cri lancé par Sébastien Ricard

Ces jours-ci, la créatrice redécouvre les mots puissants de Bernard-Marie Koltès, le dramaturge à qui l’on doit La Nuit juste avant les Forêts, qui sera présentée aux Ateliers Jean-Brillants de Montréal dès le 23 avril. « C’est un des grands textes du théâtre contemporain. On y parle d’exclusion, de mondialisation, de déracinement et de cette impression que tout est tellement devenu mondial qu’on n’a plus rien à quoi se raccrocher. C’est un cri, un appel à l’humanité, sans point, ni virgule. L’écriture de Koltès n’est pas très loin d’une langue de rap ou de slam. C’est un véritable défi pour l’interprète. »

Après avoir fait appel à James Hyndmanpour s’attaquer au texte en 1999, la metteure en scène a confié le rôle à l’acteur-rappeur Sébastien Ricard, avec qui elle a travaillé sur Vivre, Woyzeck, Le Moulin à paroles et l’Opéra de Quat’Sous. « Ricard est un acteur auquel je crois et en qui j’ai confiance. C’est un ami très proche et un compagnon d’armes à qui j’avais envie de donner un grand défi. Je sais qu’il va aller loin. Il y a des acteurs comme Sébastien, Marc Béland, Céline Bonnier ou Anne-Marie Cadieux qui ont la capacité de se mouiller le cul. Entre eux et moi, il n’y a pas de masques. On se connait redoutablement bien. »

Brigitte Haentjens aura d’ailleurs la chance de collaborer à nouveau avec Anne-Marie Cadieux en se chargeant de la mise en scène du monologue de la dernière partie du roman Ulysse, de James Joyce, à l’Espace Go en mai 2014. « Ça va être un défi costaud pour Anne-Marie. Le projet est si grand qu’il me dépasse ! »

Filed by Myriam Lefebvre