Vivre dans la rue, est-ce un choix?

C'est une question que certains d'entre nous se posent en croisant une personne en situation d'itinérance. Trouvera-t-elle un endroit où dormir ce soir? Se sent-elle plus libre sur le trottoir qu'à l'intérieur? Est-elle en sécurité ? A-t-elle une famille?

Ici, Chez soi est un documentaire Web de l'ONF dans les coulisses de Chez soi, une grande enquête de la Commission de la santé mentale du Canada pour stopper l'itinérance chronique. Le concept? Donner un toit aux sans-abri.

Dans le film Une vie honorable, réalisé à Toronto par Manfred Becker, un participant âgé prénommé James raconte sans détour qu'il préférerait ne pas être logé par le projet Chez soi - une déclaration frappante quand on ne fréquente pas l'itinérance tous les jours!

« Je préfèrerais retourner dans la rue, car je comprends mieux comment habiter la rue qu'habiter à l'intérieur, soutient James, pensif. À l'extérieur, tu es complètement libre. Tu es indépendant, tu vis au jour le jour, par toi-même. C'est plus honnête et honorable. Parce qu'une fois que tu es à l'intérieur, tu commences à avoir tous les symptômes de la société industrielle moderne. En vivant à l'intérieur, tu deviens mou. J'aimerais pouvoir être encore dehors, vivre la vie comme elle vient, mais malheureusement, j'ai maintenant l'âge de la pension. Et l'argent ça change les gens. Et là, j'ai un revenu. »

Cette affirmation, surprenante quand on est habitué au confort que procurent un toit et un emploi, est pourtant logique, selon Becker: « James connait mieux la vie dans la rue que la vie à l'intérieur. Il sait comment fonctionner à l'extérieur. En se retrouvant entre quatre murs, avec un toit sur la tête, c'est normal qu'il ressente une forme de claustrophobie. »

Becker ajoute : « Selon moi, la question que se pose James, c'est de savoir ce qu'est une vie bonne, une vie valant la peine d'être vécue. Pour certains individus, travailler et rentrer à la maison pour regarder la télé, ce n'est pas une vie satisfaisante. Et lorsque quelqu'un comme James exprime une opinion comme celle-là, c'est important, car cela nous permet de réfléchir et peut-être de se dire qu'il a raison. » De quoi nous faire réfléchir la prochaine fois qu'on croisera une personne vivant dans la rue.

Travailleuse sociale qui côtoie James au quotidien, Bouchra Arbach abonde dans le même sens que Becker : « Entre la liberté et la sécurité, James a choisi la liberté. Et la liberté pour lui, c'était la rue. Mais maintenant qu'il est plus vieux et plus fragile, il a dû choisir la sécurité. »

Sonia Côté, coordonnatrice du projet Chez soi à Montréal, souligne que les participants logés vivent plusieurs étapes d'adaptation psychologique après avoir emménagés en appartement. Ils réagissent différemment selon leur âge et le nombre d'années passées dans la rue.

« Au début, les participants sont très contents d'être logés », avoue Mme Côté, qui supervise des équipes d'intervention et de soutien au logement à Montréal. Suit ensuite une période d'isolement, où le participant est confronté à son existence, à ses choix. « Il y a toujours quelque chose à faire dans la rue. C'est vivant, il y a de l'action et les sans-abri doivent trouver des moyens de survivre. C'est durant la période de transition de la rue au logement que le participant doit se reconstruire un réseau et trouver un nouveau sens à ses journées, souvent en collaboration avec son travailleur social » soutient Mme Côté.

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Choisie d'être sans-abri?

Plusieurs individus au sein de la communauté itinérante, comme James, critiquent la société de consommation en affirmant que leur mode de vie est plus libre ou authentique. « C'est le point de vue d'une minorité de sans-abri qui alimentent les préjugés de la majorité de la population », croit Stephen Gaetz, professeur à l'Université York et directeur du Réseau canadien de recherche sur l'itinérance.

« Imaginez avoir à porter les mêmes bas pendant pendant une semaine. Imaginez que vous recevez un coup de pied sur la tête pendant que vous dormez sur un trottoir. Imaginez que vous êtes victime d'agression sexuelle, à plusieurs reprises... » Le chercheur Stephen Gaetz est catégorique : l'itinérance n'est pas un choix pour l'accablante majorité des dizaines de milliers de sans-abri au pays.

Abus, dépendances, racisme, bulle immobilière et judiciarisation sont quelques-unes des raisons évoquées par le chercheur pour expliquer la croissance de la population itinérante au pays.

« Dans la population, le préjugé selon lequel l'itinérance est une condition de laquelle on peut facilement sortir est tenace », selon Sonia Côté. D'un naturel rassembleur et déterminé, elle a fait ses classes dans les programmes de logement du secteur de la santé avant d'accepter d'être capitaine du (gros) bateau Chez soi à Montréal.

« Les causes de l'itinérance sont triples : individuelles, structurelles et institutionnelles. Seule une minorité d'individus choisit délibérément la vie dans la rue. Et souvent, c'est parce que leur situation avant d'être sans-abri était pire », rappelle Gaetz.

Stephen Gaetz ajoute : « Comme société on a souvent tendance à individualiser les raisons qui nous poussent à vivre d'une certaine façon, alors que l'environnement social, la culture et la condition économique ont un impact sur chaque vie humaine. »

« Perte d'emploi, jeu compulsif, toxicomanie et problèmes de couples sont quelques-uns des éléments qui contribuent à déclencher l'itinérance » souligne Sonia Côté.

Le pari du choix

« En étant complètement centrée sur le client, l'approche Priorité au logement (Housing First) remet en question l'importance que nous accordons, comme société, au logement » affirme le chercheur Stephen Gaetz, qui n'hésite pas à pointer du doigt les faiblesses de l'approche et les moyens de les améliorer (plus d'information à ce sujet dans un autre article). Sonia Côté, elle, explique à quel point l'approche de Priorité au logement, axée sur le rétablissement du participant, est différente des programmes existants dans le secteur de la santé au Québec.

« Un patient doit répondre à un certain nombre d'exigences pour avoir accès aux traitements dans le système conventionnel. Souvent, il doit accepter d'être suivi par un médecin, d'être traité selon certains protocoles et d'arrêter de consommer drogues et alcool. Dans le projet Chez soi, ce sont les décisions du participant qui sont au cœur du processus. Il choisit le quartier qu'il souhaite habiter et le genre de vie qu'il désire mener. En retour, nous lui demandons de rencontrer un intervenant une fois par semaine et de payer 30 % de son loyer. Nos intervenants sont là pour accompagner l'individu, pas pour lui imposer un traitement. Ça fait toute la différence et nos chiffres démontrent que ça fonctionne, et plus rapidement en plus », conclut Mme Côté, qui nous reçoit dans son bureau au quartier général du projet Chez soi à Montréal.

« Entre 80% à 95% des participants à divers projets Housing First demeurent en appartement ou changent d'appartement, sans retourner dans la rue » souligne Gaetz. Selon lui, c'est la preuve que si un individu dans l'itinérance se voit offrir une chance d'être logé, il choisira assurément cette option.