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M pour Montréal: comment la métropole a survécu à son statut de «prochain Seattle» et a renouvelé sa scène musicale (PHOTOS)

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M FOR MONTREAL
M pour Montréal: comment la métropole a renouvelé sa scène musicale. | Maude Perrin

De 2000 à 2005, le succès mondial de groupes tels que Arcade Fire, The Dears et The Stills a fait de Montréal l'une des villes les plus importantes de la scène musicale alternative. Depuis ce temps, la métropole québécoise a réussi à conserver ce titre enviable et faire oublier sa réputation de «prochain Seattle».

En fait, la plupart des journalistes qui ont attribué à Montréal ce sobriquet risible, voire néfaste, n'ont jamais visité la ville. En 2005, la revue Spin a publié un article très représentatif de cette tendance, signé Rodrigo Perez. M. Perez a fait grimacer plus d'un Montréalais en affirmant que la scène musicale de leur ville était apparue après le «non» au référendum de 1995. Faut-il rappeler que Ville-Marie a été fondée en 1642 et que des grands noms de la musique y ont évolué bien avant que ce journaliste ne la proclame «prochaine scène d'importance»? Ses erreurs de localisation de bars très fréquentés du boulevard St-Laurent, tels que le Bifteck et le Pistol, n'ont rien fait pour calmer le jeu.

Sept ans après la parution de cet article, huit ans après le lancement de l'album Funeral d'Arcade Fire, et neuf ans après le lancement de Logic Will Break Your Heart de la formation The Stills, nous avons donc rencontré Sébastien Nasra, fondateur et éminence grise de M pour Montréal, ainsi que Mikey Bernard, directeur de la programmation du festival. Assis à une table de la Société des Arts technologiques (SAT), les deux collègues ont fait de leur mieux pour ne pas paraître épuisés. En effet, cette journée était la première de l'édition 2012, et des délégués en provenance du monde entier s'affairaient dans la salle d'à côté.

Les clients de M pour Montréal sont en grande partie des professionnels de l'industrie musicale: directeurs de la programmation, auteurs-compositeurs, dépisteurs de talent, dirigeants de labels et autres gens d'affaires. M pour Montréal est un événement de réseautage, mais la musique que nous avons entendue filtrer à travers le lourd rideau de la SAT est bel et bien le moteur qui a permis à Montréal de conserver sa pertinence. Déjà parvenu à sa septième année d'existence, M pour Montréal est loin d'être aussi connu que POP Montréal ou le Festival International de Jazz, mais le rôle de cet événement est essentiel à la promotion du talent local.

«On entendait de la musique merdique partout»
«Sébastien voulait profiter du momentum et faire connaître les musiciens locaux», affirme Mikey Bernard. «En ce qui me concerne, je me rappelle le déclin de l'industrie musicale traditionnelle. On entendait de la musique merdique partout. Pourtant, Montréal avait une offre de qualité. Il fallait absolument réformer l'industrie. Petit à petit, les festivals sont devenus le moyen par excellence de faire connaître la relève et de conquérir un nouveau public. Pour les groupes émergents, ils représentent maintenant une bonne occasion de faire de l'argent.»

«L'idée initiale de Sébastien était de faciliter les tournées, car la plupart des groupes de la scène locale n'arrivaient pas à se produire à l'extérieur de Montréal.»

M. Nasra attribue le crédit de son succès au Britannique Martin Elbourne, directeur musical du festival de Glastonbury. En effet, M. Elbourne est venu à Montréal accompagné de nombreux poids lourds de l'industrie européenne, pour assister à un concert promotionnel dont la date avait été stratégiquement rapprochée du CMJ de New York. M. Elbourne sentait que quelque chose se passait à Montréal et voulait absolument y faire un détour.

«J'ai tenté pendant 10 ans d'exporter mes bands [avec la compagnie Avalanche Productions], et puis wow! Je me suis rendu compte qu'il était plus facile d'accueillir les gens importants ici et les convaincre de notre calibre international», ajoute M. Nasra.

Le fondateur de M pour Montréal – qui a épaulé d'innombrables artistes – est très reconnaissant de l'appui qu'il a lui-même reçu dans sa carrière: «Compte tenu de la compétition qui existe en matière de subventions publiques, nous avons obtenu un soutien très significatif de la part des gouvernements fédéral et provincial. La contribution de la Ville de Montréal est plus modeste, mais elle tend à augmenter.»

Les subventions, ajoute-t-il, ont permis à M pour Montréal de jouer un rôle vital: «Nous n'avons pas la solution à tous les problèmes, mais je crois que nous sommes devenus un catalyseur important. La manière dont nous sommes perçus n'a aucune importance, car notre priorité est l'efficacité. Nous voulons nous rendre utiles.»

La formule actuelle de M pour Montréal – à la fois congrès et festival de musique – est née après quelques années d'expérimentations. À certains égards, cet événement fait piètre figure par rapport à POP Montréal, dont la renommée est devenue beaucoup plus grande dans un laps de temps similaire. Après sept ans, bon nombre de Montréalais et de bonzes de l'industrie ne savent toujours pas à qui s'adresse M pour Montréal. Heureusement, la confusion semble se dissiper peu à peu.

«M pour Montréal est un concept fantastique qui a aidé à révéler le talent local à la planète entière», s'exclame Olivier Corbeil, ex-membre de la formation The Stills. Son ancien collègue Liam O'Neil (qui joue dans Eight and a Half aux côtés de David Hamelin et de l'ex-batteur de Broken Social Scene Justin Peroff), abonde dans le même sens: «J'adore le format de M pour Montréal. La plupart des spectacles ont lieu dans des salles très rapprochées les unes des autres. Ça favorise la visibilité des groupes. Les délégués n'ont pas à craindre de rater une performance importante.»

Les salles dont il est question sont la Sala Rossa et la Casa del Popolo, situées l'une en face de l'autre sur le boulevard St-Laurent. À tous les soirs pendant le M Fest, les amateurs de musique et les professionnels de l'industrie les ont remplies à pleine capacité pour voir des groupes tels que Bleeding Rainbow, A Place to Bury Strangers, Eight and a Half, Goose Hut, Blue Hawaii, Suuns, sans oublier Yamantaka//Sonic Titan, les grands favoris de la scène art-métal locale.

D'autres spectacles du M Fest ont eu lieu au Divan Orange, au Club Lambi, au Café Campus et au Club Soda – des salles toutes situées plus bas ou en marge du boulevard St-Laurent. Toujours sur la «Main», la SAT et l'hôtel ZERO 1 ont accueilli les conférences de l'industrie musicale, en plus d'héberger les délégués étrangers. Avec cet itinéraire simplifié, M pour Montréal a donc facilité la tâche de ses nombreux participants. Les seules exceptions à cette proximité géographique ont été le Théâtre Corona, qui a présenté le hip-hop futuriste de Death Grips devant un parterre enthousiaste, et un petit troquet de l'avenue du Parc où Mykki Blanco et Majical Cloudz ont fait danser une faune branchée à l'occasion d'un «after party» se prolongeant jusqu'aux petites heures du matin.

«Le théâtre Apollo de l'indie rock»
De nombreux festivals contribuent à faire vibrer Montréal, mais affirmer qu'eux seuls contribuent au rayonnement de la ville serait simpliste. Les musiciens et les journalistes qui suivent de près la scène locale s'accordent pour dire que des forces plus vastes sont à l'œuvre.

«Les jeunes d'un peu partout voient maintenant Montréal comme l'endroit par excellence où se faire connaître. Il ne faut pas sous-estimer l'importance de cette perception», affirme Stephen Ramsay, du groupe Young Galaxy. «La scène musicale locale est synonyme de possibilités infinies. L'infrastructure est très développée. Il y a des festivals, des promoteurs, des salles de spectacle et des studios de pratique en quantité. Les groupes émergents peuvent évoluer plus facilement.»

Patrick Krief, guitariste de The Dears menant aussi une carrière solo, insiste néanmoins sur le talent des artistes locaux: «L'absence de couverture médiatique aide les musiciens à se concentrer sur leur travail. Un groupe originaire de Montréal, qui se produit à Montréal, n'attirera pas les hipsters tant que Pitchfork n'aura pas publié une critique élogieuse à son égard. Ici, on tente de satisfaire les vrais amateurs de musique. Montréal est l'une des rares villes où le public comprend ce qui se passe sur scène. On dirait le théâtre Apollo de l'indie rock. Si un groupe n'est pas bon, il disparaîtra assez vite.» Selon M. Krief, ce «public intelligent» est le fruit d'une longue évolution.

Par ailleurs, plusieurs musiciens montréalais et canadiens soulignent que les loyers abordables de la ville ont aidé les artistes à lancer leur carrière sans crever de faim. Bon nombre d'entre eux ont immigré dans la Métropole sachant qu'ils n'auraient pas besoin de se ruiner pour louer un local de pratique. Ce phénomène a contribué à renouveler la scène musicale.

«On ne peut nier l'importance qu'a eu cet afflux constant de nouveaux groupes talentueux», affirme la journaliste de Cult MTL Lorraine Carpenter, qui couvre la scène musicale depuis plus d'une décennie. «Mais en ce moment, nous nous éloignons du son pop-rock de 2005. De plus en plus de groupes osent faire de la musique abstraite et expérimentale. L'équipe du label Arbutus Records a grandement contribué à ce phénomène.»

«Des facteurs économiques et géographiques sont en jeu. Il n'y a rien de nouveau à cela», ajoute Jamie O'Meara, ex-rédacteur en chef et journaliste musical du défunt hebdomadaire Hour. «Mais Montréal peut compter sur une masse critique issue de la scène alternative du début des années 1990. Cette masse critique a évolué et grossi avec le temps.»

«À l'heure actuelle, Montréal coûte encore moins cher que Toronto ou Vancouver», précise M. O'Meara. «Les loyers ultra-abordables du Plateau et du Mile-End, disponibles à profusion dans les années 1990, ont maintenant disparu mais le marché offre tout de même des locaux situés à proximité du centre-ville à un prix raisonnable. L'effondrement de l'industrie textile a libéré des centaines d'espaces commerciaux pouvant être transformés en studios de pratique, en lofts ou en bureaux de petits labels indépendants.»

La question des labels et des promoteurs indépendants interpelle Stephen Ramsay, qui tient à leur rendre hommage: «Montréal compte beaucoup d'étiquettes très prometteuses comme Arbutus, Club Roll et Secret City, qui font de grands efforts pour promouvoir la scène locale. Pour leur part, les institutions comme POP Montréal et M pour Montréal sont le liant qui permet à la scène de demeurer cohérente.»

Les loyers abordables sont un atout, mais d'autres facteurs entrent en jeu
En résumé, le faible coût de la vie à Montréal a clairement favorisé son effervescence musicale. Mais d'autres facteurs entrent en ligne de compte.

«Les musiciens indépendants adorent l'attitude relax de Montréal», affirme Peter Edwards, guitariste de Grimskunk et développeur d'affaires des Disques Indica. «Les loyers abordables sont un atout, mais l'absence de compétition malsaine fait toute la différence.»

Par ailleurs, la scène locale a énormément bénéficié des subventions provinciales versées par l'entremise de la SODEC. La scène francophone semble mieux tirer son épingle du jeu à cet égard, mais la scène anglophone bénéficie davantage des subventions indirectes, par l'entremise de POP Montréal et de M pour Montréal.

Un autre facteur qui contribue au dynamisme de la scène anglophone est son caractère intime. «La plupart des musiciens sortent dans les mêmes bars, jouent dans les mêmes salles de spectacle et fréquentent les mêmes personnes», ajoute M. Ramsay. «Une semaine après son arrivée à Montréal, un musicien peut facilement faire connaissance avec tous les acteurs importants de la scène locale.»

Pat Sayers, qui a été batteur pour Winter Gloves, Melissa Auf Der Maur et Ariane Moffatt, croit que les structures et subventions mentionnées plus haut forment une partie intégrante du tissu social de Montréal.

«Montréal a une communauté musicale en bonne santé. Mais les secteurs du cinéma et des arts visuels sont tout aussi dynamiques, car ils ont reçu des appuis à long terme», ajoute-t-il. «Montréal et le Québec en général sont fiers de soutenir la production artistique. Promouvoir la culture fait partie de notre culture.»

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