Bob Dylan : entre lumière et désœuvrement

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BOB DYLAN
Bob Dylan en concert. (PC/Archives) | PC

MONTRÉAL - En septembre, Bob Dylan faisait paraître son 35e album intitulé Tempest. Bien que le chanteur ne brille peut-être plus autant que dans les années 1960 et 1970, cette figure légendaire américaine continue d’attirer les foules. Pour une énième tournée américaine, il était au Centre Bell vendredi soir pour donner ce qu’il reste de lui, un instinct prodigieux pour la musique blues et un talent incontestable pour l’écriture. Mais sur scène cette voix vieillissante et surmenée n’est plus que le pâle reflet de son talent qui s’est propagé durant les 50 dernières années de sa carrière.

Devant un énorme rideau foncé, la formation est éclairée par neuf projecteurs placés sur trépied et disposés en demi-cercle. L’ambiance est feutrée. Quelques images abstraites viendront en alternance se coucher sur le rideau, sans plus. Sans artifice aucun, la prestation mise sur la musique qui sera interprétée de belle façon, en général.

Accompagné du bassiste Tony Garnier, du batteur George G. Receli, des guitaristes Charlie Sexton et Stu Kimball et de Donnie Herron à la pedal steel guitare, Bob Dylan commence le concert avec I’ll Be Your Baby Tonight (1967). L’introduction est belle à la guitare acoustique, mais la voix rauque et granuleuse du chanteur (assis aux claviers) vient rappeler d’un trait aux 7192 spectateurs pourquoi on hésite de plus en plus à assister à une prestation de la légende. Ses cordes vocales sont tout simplement foutues.

On espère mieux de la prochaine pièce, Girl From the North Country (1963), en vain. À mi-parcours du moins, Bob Dylan, maintenant au piano, sortira son fétiche harmonica. C’est quelque peu rassurant. À Things Have Changed (2000), Dylan quitte ses instruments pour s’avancer au centre de la scène. Il est franchement difficile de saisir les paroles tellement la voix est brisée. Pis encore, elle lui donne cet air d’homme enragé. Mais bon, outre cette triste réalité, les arrangements sont brillants sur ce morceau.

L’atmosphère bluesy est belle sur Early Roman Kings (la seule de son dernier album Tempest) et permet d’apprécier le travail de Donnie Herron (aussi au violon) à la pedal steel, malheureusement étouffée durant une partie de la soirée. Les riffs de guitare mènent le bal, tandis que Dylan frappe les notes de son piano. Probablement parce que les autres musiciens font très bien leur travail, Bon Dylan aura d’ailleurs passé la plus grande partie de la soirée derrière cet instrument. Il ne jouera pas une seule note à la guitare.

On entendra ensuite les jolies paroles « when the rain is blowing in your face, and the whole world is on your case, I could offer you a warm embrace, to Make You Feel My Love (du disque Time Out Of Time, paru en 1997). Encore une fois, difficile de se laisser embrasser par cette balade lorsqu’on a l’impression que le chant de Bob Dylan pourrait nous avaler !

« How does it feel ? »

Un peu plus tard, on espère beaucoup pour l’excellente Highway 61 Revisited (1965). Après un départ incertain, la batterie est solide et nerveuse, les doigts de Dylan courent joliment au piano, les guitares sont bien éveillées. Le rythme est bon. La finale rock réchauffe enfin l’audience, qui en a bien besoin. L’interprétation n’est pas sublime, mais somme toute efficace.

À la suite de Forgetful Heart (2009) et Thunder of the Mountain (2006), Ballad of a Thin Man (1965) est venue prouver que Bob Dylan a encore de la poigne. Le groove est entrainant sur cette angoissante atmosphère. L’interprétation du chanteur (hormis la voix) aussi est convaincante avec sa gestuelle dramatique. Enfin, les gars s’amusent ! « Do you, Mister Jones ? » On aurait presqu’envie que cette pièce soit instrumentale…

Proposée en fin de concert, All Along the Watchtower (1968) sera certainement l’une des plus réussies. Sur « there’s too much confusion, I can’t get no relief », les guitares électriques sont énergiques et plaintives alors que le batteur démontre de quel bois il se chauffe.

Cela dit, on ne pourra que savourer à moitié son plaisir durant la soirée, même à l’écoute des succès Tangled Up in Blue (1975), Like a Rolling Stone (une version quasi méconnaissable de l’originale sortie en 1965) ou encore la mythique Blowin’ in the Wind, jouée au rappel.

Au final, une poignée d’arrangements audacieux, quelques brillants moments et une désolante part de désœuvrement.

« How does it feel ?», chante Bob Dylan sur Like a Rolling Stone. Fort mitigés répondront à regret les milliers de spectateurs qui lui porte de toute évidence un inconditionnel amour.

Les chansons au menu :

I’ll Be Your Baby Tonight (1967)
Girl From the North Country (1963)
Things Have Changed (2000)
Tangled Up in Blue (1975)
Early Roman Kings (2012)
Make You Feel My Love (1997)
Tweedle Dee & Tweedle Dum (2001)
Desolation Row (1965)
Highway 61 Revisited (1965)
Forgetful Heart (2009)
Thunder of the Mountain (2006)
Ballad of a Thin Man (1965)
Like a Rolling Stone (1965)
All Along the Watchtower (1968)

Encore :
Blowin’ in the Wind (1963)

Filed by Myriam Lefebvre