DIVERTISSEMENT

Avec l'album À genoux dans le désir, Yann Perreau plonge dans l'univers du poète québécois Claude Péloquin (VIDÉOS)

15/10/2012 05:18 EDT | Actualisé 15/12/2012 05:12 EST
Valérie Jodoin Keaton

MONTRÉAL - Chanteur à l'indépendance guerrière, brillante bête de scène, amant de littérature du clair-obscur, passionné de l'excès, rien de véritablement étonnant de voir le chanteur Yann Perreau plonger dans l'univers du « poète maudit » québécois Claude Péloquin. Initiative surprenante, mais pas totalement déroutante, donc, que cette idée de mettre en musique les mots du septuagénaire auteur-écrivain-chanteur dans un « album-concept » intitulé À genoux dans le désir, sur lequel s'ajoutent les voix d'une dizaine de talentueuses chanteuses d'ici. Disque d'une jolie réverbération sensuelle et lyrique qui éclaire encore davantage sur les planches.

Péloquin est un artiste complexe qui a notamment signé les paroles d'un album avec le musicien Jean Sauvageau (dont la pièce Monsieur l'indien, en 1972), la fameuse Lindberg de Robert Charlebois et Louise Forestier, ou encore la controversée murale Vous êtes pas écoeurés de mourir, bande de caves? C'est assez !

Il y a environ trois ans, à la suite d'une rencontre impromptue, celui-ci a fait parvenir quelque 300 pages de textes inédits à Yann Perreau. Après un certain délai, le jeune auteur-compositeur-interprète s'est lancé dans la lecture : « Il m'a dit qu'il avait quelque chose pour moi. Plus tard, j'ai effectivement reçu une grosse "plottée" de textes fertiles. J'ai attendu avant de les lire... J'ai surtout accroché sur les passages lumineux, souvent remplis de liberté. Au fond, Péloquin m'a donné une bouffée d'air. J'allais bien, mais avec la mort de mon père, entre autres, j'étais dans une écriture assez sombre. Après avoir commencé l'adaptation des paroles pour la musique, j'ai réalisé que je ne m'étais jamais autant laissé allé dans mon travail. Il m'a fait du bien.»

« Au début, ce quatrième album devait être un projet parallèle. J'ai lu, fouillé, essayé des affaires. J'ai chanté quelques textes à Claude au téléphone. Il a aimé. L'idée d'un EP est née. De fil en aiguille, je me suis aperçu que le tout pouvait devenir un disque en soi. Je m'étais tellement attaché aux paroles que c'était devenu naturel. Surtout que notre imaginaire est semblable. Je devais juste trouver la bonne façon d'amener cette poésie dans un langage populaire. J'ai passé à l'orfèvrerie afin de faire un album de musique pop. J'ai bricolé et amalgamé (il donne en exemple le morceau Ce sourire qui ne ment pas)... Au final, je pense que rien ne détonne trop. »

Poésie éclatée

De toute façon, Yann Perreau flirte avec la poésie depuis longtemps. À sa manière. Le travail qu'il propose est souvent persillé d'atmosphères ludique et poétique. Les mots ayant toujours eu une prédominance dans la proposition musicale. Ce chanteur-charmeur n'a pas besoin de Péloquin pour s'éclater en poésie (pensons à son disque Perreau et la lune ou à sa collaboration avec le collectif des Douze hommes rapaillés, inspirés de textes de Gaston Miron). Mais c''est un peu comme si deux univers s'étaient finalement attirés l'un à l'autre.

« Je connaissais un peu son œuvre et le mythe, mais sans plus. C'est un monstre de la contre-culture. C'est aussi tout un personnage : intègre, naïf, amical, fou, allumé, dérangeant. Je me suis attaqué à un poète de la Beat Generation. Et j'en suis très content. Parce que je me sentais confortable dans cet univers, j'ai exploré pas mal. J'ai proposé quelque chose d'assez éclaté, mais qui se tient quand même, je pense. Ça évoque et cultive le désir de vivre. Ça résonne, ça me ressemble. »

En effet, À genoux dans le désir est à l'image de l'homme, c'est-à-dire emporté, épris, énergumène, bouillant, enflammé. Cela dit, il y règne néanmoins une certaine cohésion. Le rock fougueux et plus terre-à-terre des Temps sont au galop (chanté avec Marie-Pierre Arthur) fait contrepoids à l'amour exalté de Vertigo de toi (interprétée avec Catherine Major). Ce n'est pas trop éparpillé comme album, même si bien des genres s'y rencontrent. On a plutôt à faire à un collage d'ambiances imagées.

Le « cabaret sauvage » et funk de La goutte côtoie (avec Ines Talbi et Queen KA) assez bien Qu'avez-vous fait de mon pays (Salomé Leclerc), une ode mélancolique iodée par les thèmes du territoire et de l'indépendance : « J'entends crier que c'est fini. Non, moi je n'y crois pas. Aimer notre terre comme si c'était nous. C'est la sauver de nous. »

Il faut admettre que le cadre très écrit des textes imposent parfois une relative lourdeur au rendu (« Ce sourire qui ne ment pas »), mais ce n'est jamais dramatique. Ça coule assez bien.

Sensibilité féminine

Entouré d'une solide équipe de musiciens dont François Chauvette (aux percussions aussi coréalisateur), David Carbonneau (trompette), Martin Pelland (basse), Anh Phung (flûte, clavier), Seb Martel (guitare) et les Momies on the run (quatuor à cordes), Yann Perreau (piano, clavier, batterie, voix) s'est également associé à plusieurs chanteuses québécoises qui participent individuellement à chacune des chansons de l'opus.

« Au fur et à mesure que des filles venaient chanter en studio, elles sont devenues incontournables. Elles ont pris leur place. J'ai aimé l'idée d'appuyer la poésie de Claude avec une touche de féminité et de douceur. Ça amène du yin à son œuvre. J'ai donc choisi de trouver des chanteuses pour toutes les pièces, en fonction des mélodies et des arrangements. Le folk-rock-roots d'unetoune allait vraiment bien à Marie-Pierre Arthur. Je crois que l'esthétique et l'esprit de Péloquin gagne en beauté avec ces femmes, qui brise les clichés d'homme macho. »

Pas besoin d'expliquer longuement que les voix d'Elisapie Isaac (Le bonheur est à côté, pas à côté) de Lisa LeBlanc (Le coeur a des dents) et d'Ariane Moffatt (Merci la vie), par exemple, ajoutent une sensualité et une sensibilité supplémentaires au projet. « C'est plus sexy et vulnérable à la fois ! », lance le chanteur. »

Le panache de Perreau

Sur scène, Yann Perreau rend avec brio cet album qui semble toucher efficacement le spectateur en salle. Très à l'aise, il incarne habilement la diversité que l'on retrouve sur le disque. Tantôt coquin, moqueur, il ne se gêne pas pour verser dans le sentiment et l'émotivité, aidé par quelques-unes des chanteuses invités sur À genoux dans le désir.

L'ambiance est touchante, belle, profonde, mais débridée et vivante. Ça semble sincère et c'est vivant. En plus, visiblement, l'homme a pris en maturité. Un peu.

Son corps sensible est toujours chahuté par le quotidien (« J'aime la vie... à me l'enlever »), mais son « cœur à des dents ».

En concert le 19 octobre, au Grand Théâtre de Québec.