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Ici Chez Soi: «Quand on loge les gens, c'est plus facile de les trouver» – Manfred Becker, réalisateur

03/10/2012 02:28 EDT | Actualisé 03/12/2012 05:12 EST
ONF

Manfred Becker est un documentariste et monteur établi à Toronto. En plus de réaliser des films courts pour Ici, Chez soi, il agit comme consultant pour le projet en entier. Manfred n'hésite pas à offrir un point de vue critique sur le projet. Voici un extrait d'une longue entrevue menée avec lui plus tôt ce mois-ci.

Avez-vous de la difficulté à trouver des participants pour vos films?

Les clients sont au cœur de l'étude et ils sont aussi au cœur du projet. Comme le projet entier est construit autour des besoins des individus, rien n'est fait sans que ceux-ci ne soient complètement impliqués. Mais des surprises peuvent survenir. Les gens peuvent changer d'idée; quelques évènements sont venus bousculer nos prévisions. Un participant qui avait accepté d'être filmé s'est retrouvé en prison après avoir essayé de tuer son ami, une deuxième a été diagnostiquée pour la leucémie et un troisième a dérapé, mentalement - il n'était pas prêt. On s'ajuste et on apprend à ne pas avoir trop d'attentes. Ce n'est pas un processus de production habituel. On vit des situations qui ne sont pas « normales ».

Quels sont les autres défis auxquels vous avez fait face dans ce projet?

Nous désirons présenter plusieurs facettes de l'étude, dont la vie des participants logés et l'implication des travailleurs sociaux. Quand nous avons voulu recruter des participants du groupe-témoin - les non-logés - nous ne pouvions en trouver à interviewer. D'une certaine façon, c'est venu confirmer ce que nous savions: quand on loge les gens, c'est plus facile de les trouver. C'est un choix pragmatique, cela rend la communication possible. C'est bien pour tout le monde - le participant et la société.

Comment la longueur des films affectent-elle votre processus de création?

C'est déjà difficile de raconter l'histoire de quelqu'un en une heure, mais si on condense la vie de quelqu'un en trois minutes on doit faire des choix difficiles. On ne peut pas nécessairement inclure le matériel le plus dramatique; on choisit alors les éléments les plus représentatifs de la vie des individus.

Dans Ici, Chez soi, on rend visible une population souvent « invisible ». Comment se passe cette transformation?

L'expérience avec Bouchra, la travailleuse social, m'a beaucoup impressionné. Nous avions choisi de rencontrer six personnes et nous croyions arriver à tirer un film de trois minutes de ce processus. Les six participants nous ont ouvert les bras et nous ont donné accès à des dimensions très personnelles de la vie dans la rue. Bouchra nous a beaucoup aidé car elle a développé une relation avec chacun des participants qu'elle visite, et ils nous ont fait confiance à leur tour. Au lieu d'avoir un film de trois minutes, nous avions du matériel pour en faire cinq. Les producteurs ont choisi de ne retenir que deux films, ce qui est dommage à mon avis.

Quelles sont les dimensions révélées par les participants qui ne se sont pas retrouvées en ligne?

Un participant me racontait : « Je me suis levé ce matin en pleurs et je suis allé au dépanneur et j'ai acheté une boîte de café instantané et j'ai payé la caissière et elle m'a donné la boîte et en quittant le dépanneur j'étais tellement heureux parce que personne n'a rien dit. J'ai simplement fait cela. » J'avais la gorge nouée en écoutant cette histoire - comment un geste aussi banal du quotidien peut être considéré comme une victoire et signifier autant pour une personne atteintes par les stigmates associés à des problèmes de santé mentale.

Biographie de Manfred

Très impliqué dans le milieu documentaire à Toronto, Becker a déjà abordé la question de la santé mentale dans le film Lie of Me (2003). Après des études à Dortmund, il quitte l'Allemagne et arrive au Canada en 1983. Tour à tour monteur, scénariste et réalisateur, il enseigne aussi la vidéo et le cinéma à l'université York.