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Dans le ventre du Soudan: voir naître un pays

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GUILLAUME LAVALLE
Courtoisie

Après avoir été le correspondant montréalais de l'AFP (Agence France-Presse) de 2005 à 2008, le journaliste québécois Guillaume Lavallée a été chef de bureau de au Soudan pendant les deux années qui ont précédé le référendum de janvier 2011 qui a permis la sécession du Sud-Soudan. Avec Dans le ventre du Soudan, Guillaume Lavallée témoigne de cette période charnière du plus grand pays d'Afrique qui a finalement trouvé un semblant de paix après deux guerres civiles entre le Nord et le Sud qui ont fait des millions de morts. Rencontre.

Originaire de Québec, Guillaume Lavallée s'est installé à Khartoum, la capitale du Soudan, en 2009. Son mandat consistait principalement à témoigner des conséquences du mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale contre le président du pays Omar el-Béchir, notamment pour crimes de guerre et génocide. Les conditions de travail étaient difficiles. Le correspondant travaillait sept jours par semaine et dormait dans un appartement situé dans le bureau de l'AFP. Il pouvait compter sur une toute petite équipe de collaborateurs pour couvrir un immense pays aux routes souvent impraticables et aux moyens de communication limités. «Les correspondants restent généralement en poste une seule année, en raison des conditions de travail exigeantes, mais j'ai voulu rester une seconde année pour observer le référendum sur la sécession du Sud», explique-t-il.

Loin du récit d'aventures journalistiques, Dans le ventre du Soudan dresse un portrait objectif de la période qui a précédé la séparation du Sud-Soudan. Guillaume Lavallée explique qu'il a souhaité raconter l'histoire du pays, peu connue dans la Francophonie. «Beaucoup de livres ont été publiés en anglais depuis le début des années 2000, particulièrement sur le Darfour, explique-t-il. Mais il n'y a eu que deux livres majeurs publiés en français.» De plus, ajoute-t-il, plusieurs des livres parus simplifient à outrance la réalité soudanaise et le conflit au Darfour.

L'envers du décor

La rédaction d'un livre était également le moyen d'aller au-delà de la dépêche d'agence de presse. Son récit tisse des liens avec le passé du pays et explique souvent la géopolitique derrière une déclaration ou un événement important. «C'est sûr que dans une agence de presse, on rapporte les faits de façon impartiale, sinon, on peut se faire jeter en hors du pays, dit Guillaume Lavallée. Avec le livre, j'ai pu faire part de mes réflexions sur ce que j'ai observé au cours de ces deux années.»

Par exemple, lors de la libération d'otages français en 2009, Omar el-Béchir, le président au ban de la société, exigea qu'un personnage français de haut rang viennent cueillir les citoyens libérés. La scène donna lieu à des remerciements publics du conseiller de Nicolas Sarkozy à un homme recherché par la justice internationale pour crimes de guerre. L'image servit la propagande du régime d'el-Béchir.

Au sujet des ONG, le journaliste ne se gêne pas pour expliquer que leur présence au Darfour était essentielle pour leur financement: «[...] y avoir pignon sur rue est un gage de financement par les donateurs privés et publics», écrit-il. On comprend alors mieux l'impact de l'expulsion du pays de nombre d'entre elles suite à l'émission du mandat d'arrêt du CPI contre Omar el-Béchir.

Quel avenir pour les deux Soudan?

Bien que la sécession du Soudan se soit fait sans heurts après le référendum, la situation demeure tendue entre les deux pays. Le Sud a hérité des champs pétrolifères, mais il doit transiter par le Nord pour accéder à la mer Rouge. Seul hic, alors que le Sud prévoit verser des redevances de 0,70$, son voisin du nord exige plutôt 36$ le baril. «Encore au printemps dernier, les deux pays ont failli entrer en guerre sur cet enjeu», rappelle Guillaume Lavallée.

Pour le Sud-Soudan, les défis demeurent nombreux. Le pays est riche en réserves pétrolières, mais pauvre en infrastructures et sa population est peu éduquée. Au nord, le régime d'Omar el-Béchir a résisté au printemps arabe qui a fait tomber trois régimes limitrophes. «Le Soudan est pourtant l'enfant terrible de la région, s'étonne Guillaume Lavallée. Le peuple avait toutes les raisons de se révolter.» Le correspondant avance une théorie pour expliquer cette stabilité du pouvoir. «Même si ce sont des soulèvements populaires qui ont causé la chute des régimes en Afrique du Nord, les islamistes ont été très importants dans la mobilisation de la rue. Au Soudan, les islamistes sont déjà au pouvoir.»

Après ces deux années au Soudan, puis un répit d'une année à rédiger son livre à Montréal, Guillaume Lavallée partira la semaine prochaine pour Islamabad au Pakistan où il sera reporter pour l'AFP. Il couvrira également l'Afghanistan voisin, au moment où les troupes occidentales entament leur départ du pays.

«Le Pakistan est un pays explosif, dit-il. Parfois, on croit que tout est tranquille, puis des manifestations importantes éclatent sans prévenir.»

Guillaume Lavallée, Dans le ventre du Soudan, Mémoire d'encrier, 269 pages.

Dans le ventre du Soudan paraîtra en France au cours de l'automne 2012.

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