DIVERTISSEMENT

Nancy Huston explore les différences fondamentales entre hommes et femmes dans «Reflets dans un oeil d'homme»

25/09/2012 11:10 EDT | Actualisé 25/09/2012 11:10 EDT
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Paris, FRANCE: Nancy Huston, a 53-year-old Calgary-born writer who has lived in Paris since 1973, poses with her book written in French 'Lignes de Faille', 30 October 2006 in Paris after winning the Prix Femina. AFP PHOTO JACK GUEZ (Photo credit should read JACK GUEZ/AFP/Getty Images)

«Oui, il arrive que votre double finisse par vous buter.» Nancy Huston a cherché à comprendre pourquoi Nelly Arcan avait mis fin à ses jours. Comment le double, le narcissisme, le désir de plaire, prend le pas sur le talent, la raison, la vie.

Dans Reflets dans un œil d’homme, d’ailleurs dédié à l'auteure de Putain et de Burqa de chair, les études scientifiques et les expériences personnelles se succèdent pour soutenir que les différences entre hommes et femmes ne sont pas socialement construites, mais sont plutôt biologiques.

Huston est convaincue que «les hommes ont une prédisposition innée à désirer les femmes par le regard, et que les femmes se sont toujours complu dans leur regard parce qu’il préparait leur fécondation».

Le spectacle Le Mâle entendu de Nancy Huston, qui a notamment inspiré son essai, est présenté vendredi et samedi à la Place-des-Arts, dans le cadre du Festival international de la littérature.

Mais dans un monde de consensus, dit-elle, on a incorrectement voulu appliquer l’égalité entre hommes et femmes aux pulsions naturelles. Des manuels scolaires en France poussent l’audace jusqu’à clamer qu’«on ne naît pas homme ou femme, on le devient en fonction d’un choix personnel».

Faux, affirme Nancy Huston: regarder les femmes, ce n’est pas un rôle; enfanter, ce n’est pas un rôle. C’est inné. Et ce n’est ostraciser aucun groupe que de le reconnaître. « On naît bel et bien fille ou garçon, écrit-elle. Après, ça se travaille.» Et de dénoncer l’absurdité du mouvement Queer, qui veut éliminer le genre, dernière frontière entre homme et femme.

Nancy Huston pourfend surtout les féministes qui tendent à gommer toute différence entre les sexes en soutenant que tout est acquis – un point de vue que l’auteure a pourtant autrefois défendu.

La réalité, constate-t-elle, études scientifiques à l’appui, c’est que même libres de faire ce qu’elles veulent, les femmes «ne vont quand même pas choisir en majorité de tripoter un moteur, de se droguer aux jeux vidéos, de diriger une armée».

Embrassant désormais le biologisme des genres, l’écrivaine explique que, de façon inconsciente, les femmes tombent dans l’amour pour garder un père, tandis que les hommes veulent féconder le plus de ventres possibles en moins de temps possible. Alors ils vont feindre l’amour pour baiser, et les femmes vont feindre le désir pour piéger.

Bien sûr, écrit Nancy Huston, les hommes tenteront de nier leur pulsion, et jureront qu’ils n’ont jamais l’intention de féconder lorsqu'ils désirent une femme. Ils seraient surpris d’apprendre qu’ils donnent 10 fois de pourboire aux danseuses nues quand elles sont en période ovulatoire!

L’image ne suit pas l’égalité

Sinon, comment concilier le discours d’égalité des sexes avec l’image que la pub renvoie de la femme? Avec les clips, la chirurgie esthétique, l’omniprésence de la pornographie? Avec le fait que les femmes ont elles-mêmes intégré cette image à projeter?

«Il ne s’agit plus de vous admirer devant la glace mais de vous corriger», illustre-t-elle. «Si vous êtes un garçon, vous rêvez d’aventure, de Jules Verne, de Spiderman. Si vous êtes une fille, vous rêvez d’être belle ; à chaque sexe ses dangers.»

«La révolution du statut de la femme s’est accompagnée non pas d’une baisse, mais d’une augmentation de la consommation masculine de chair passive, soumise et coopérative. Formes généreuses, généreusement offertes : la version de la beauté féminine que consomment de préférence les hommes est celle de la putain.

Et la femme occidentale de se retrouver dans cette situation plus qu’étrange: au nom de la liberté dans les trois cas, on l’incite, d’abord, à dépenser tout son argent pour se faire belle, ensuite à se considérer comme l’égale de son conjoint ou de son copain, et enfin, à accepter qu’il se masturbe en regardant des images de viol sur Internet.»

S’étant promenée à Beyrouth et à Damas, ayant vu les immenses panneaux d’affichages publicitaires, elle note cyniquement que «la liberté d’un pays se mesure au droit que les hommes de ce pays ont d’exhiber la chair nue des femmes de ce pays».

Selon Nancy Huston, Nelly Arcan était elle-même prisonnière, de façon maladive, de cette obsession du regard de l’homme. «Est-ce qu’elle s’est faite pute parce qu’elle se détestait, ou elle se détestait parce qu’elle s’est faite pute?» se demande Huston.

Idem avec l’exemple d’autres figures féminines tragiques, comme Virginia Wolf, Marilyn Monroe, Anaïs Nin et Jean Seberg. Des femmes violentées dans leur enfance, fragilisées, qui vont chercher l’amour dans la violence. Elles confondront désir et amour, deviendront des proies idéales, se mettront en danger.

Et de souligner que les cinéastes et les artistes qui dominent, ce sont les hommes, tandis que c’est le corps de la femme qui est pris sous tous ses angles dans l’art.

D’ailleurs, pourquoi la pornographie masculine n’attire pas les femmes? Pourquoi que le corps masculin ne fait pas l’objet du même désir, à l’exception de la clientèle gaie?

Contre la prostitution

C’est en rappelant que la quasi-totalité des prostituées ont été abandonnées ou abusées par leur père que Nancy Huston consacre le dernier tiers de son essai à un réquisitoire contre la prostitution. Les écrits de Nelly Arcan y sont d’ailleurs longuement exposés.

Elle s’insurge contre l’idée reçue que les prostituées exercent volontairement leur métier. Et à ceux qui clament qu'il s'agit d'un emploi comme les autres qu’il faudrait légaliser, elle réplique avec le témoignage des clients qui ne voudraient au grand jamais que leur fille devienne pute, bien qu'eux soient prêts à baiser des filles du même âge. Touché.

Dans un transfert dramatique, explique-t-elle, le proxénète prend le rôle du père et profite de la docilité et du sentiment de culpabilité de la pute. Et le client aussi, jusqu’à un certain point, parce qu’ «il vous honore, vous chérit, vous cajole et vous paie».

«En effet, chaque prostituée, chaque porn star, chacune des filles et femmes qui circulent à poil et se font enfiler, punir, tringler, violer, titiller, etc., sur le Net, a eu une enfance, et espère avoir un avenir. Elle se lève le matin, se regarde dans la glace, choisit ses habits, se fait un café... Elle a des parents et des amis; souvent elle a aussi des enfants ou voudrait en avoir un jour. Et, que ce soir devant un appareil photo, une caméra ou un client, elle se déshabille jour après jour et, pour de l’argent, offre sa poitrine, son vagin, son anus, son visage, à l’éjaculation anonyme. Que sont vraiment prêts à entendre, de ce « métier comme les autres », maintenant ou plus tard, son amoureux, son mari, ses enfants?»

Et de marteler à quel point les prostituées abusent d’alcool et de drogues pour travailler, altérer leur conscience de l’insoutenable et raccourcir leur vie. Nelly Arcan écrivait d’ailleurs qu’elle tenait sa tête loin des ébats avec ses clients parce que ça ne la concerne pas.

Encore une fois, note Nancy Huston, les hommes sont prêts à dépenser pour jouir de l’image des femmes, mais pas le contraire. Les mâles, répète-t-elle, n’ont biologiquement pas les mêmes désirs et comportements sexuels que les femmes.

Verdict?

Au final, Nancy Huston dresse des constats lapidaires et pertinents, certes, mais qui transpirent parfois la généralisation. Parce que le suicide de Nelly Arcan est bien sûr beaucoup plus complexe qu’une affaire de biologisme.

Néanmoins, il s’agit d’un essai qui a le mérite de convier les hommes à l’école des femmes. Il manque peut-être la formidable ironie dont elle faisait usage dans ses autres essais, au premier chef l’inégalé Professeurs de désespoir.

Reflets dans un œil d’homme, Nancy Huston, Actes Sud, 2012.

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