DIVERTISSEMENT

FME, samedi, jour 3: Voyage au centre de la terre (PHOTOS)

03/09/2012 06:00 EDT | Actualisé 03/11/2012 05:12 EDT
Christian Leduc

ROUYN-NORANDA - Au Festival de musique émergente de l'Abitibi-Témiscaminque (FMEAT ou FME), samedi était définitivement la journée Godspeed You ! Black Emperor. Partout dans la paroisse festivalière la même inquiétude : trouver l'ostie imprimée (et quasi bénie par la bande de Sandy Boutin) qui permettra d'assister à l'homélie musicale du mythique groupe indie montréalais... Une fois la main mise sur le billet sacré, on pouvait partir tranquille à la recherche de l'autre parole, celle des Julien Sagot, Marie-Pierre Arthur des DJ mix, concept offrant une originale performance alliant gastronomie et musique électronique.

Sagot

Percussionniste de talent, Julien Sagot, membre fondateur de Karkwa, était à Rouyn-Noranda pour présenter son album solo intitulé Piano Mal, avec lequel il se promène depuis l'hiver dernier. Originaire de France, mais Montréalais d'adoption depuis l'âge de 13 ans, il est surtout connu comme « grattouilleur » inventif au sein du très populaire groupe québécois, pour lequel il écrit des textes à l'occasion.

Dans une volonté totalement assumée de vivre un projet qui lui ressemble au plan personnel et artistique, il a voulu creuser d'autres intérêts, farfouiller dans de multiples influences musicales, gratter d'autres objets pour accoucher d'un monde à lui.

Spectacle très personnel, touffu, éparse, légèrement psychédélique, expérimental, hypnotisant, folk, rock, il n'est pas aise de pénétrer l'univers musical onirique de Julien Sagot, constitué de textes surréalistes, qui évoquent davantage qu'ils n'expliquent. La musique exploratoire, métissée, parfois bricolée finement, flirte avec les ambiances clairs-obscurs de film qui nous perdent quelque peu... Desfois c'est super, desfois c'est trop. La proposition est intéressante, mais manque de fil conducteur.

Bien que l'ensemble du travail sur scène arrive à former un tout relativement cohérent, on navigue d'un tableau musical à l'autre. De la mélodie au piano La palissade, l'auteur-compositeur-interprète entraîne l'audience dans un monde à la Tim Burton (Le trucifié), tantôt sur une planète rock (l'énergique Le temps des vendanges) ou encore dans une atmosphère de vaudeville, comme en fait foi la pièce La vieille taupe, qui rappelle les élans de rock-bluegrass-jazz du chanteur américain Tom Waits.

Ça sonne aussi un peu Arthur H, Serge Gainsbourg ou Karkwa, mais pas tant. La tentative suscite le respect, mais une part de la grosse foule du Paramount n'arrivait pas à s'accrocher l'œuvre.

Marie-Pierre Arthur

Quant à Marie-Pierre Arthur, qui suivait Sagot, son spectacle était à l'instar de celui livré en juin à Montréal durant les FrancoFolies : lumineuse, inspirante et contagieuse. Elle aura joué une bonne partie de son second album intitulé «Aux alentours» et quelques chansons de son précédent disque qui l'avait révélé au public en 2009. On a aussi entendu «Jealous Guy» de John Lennon, interprétée avec brio.

Spontanée, simple, généreuse, très à l'aise sur scène, Arthur défend son trip de «gang» avec un savoureux magnétisme. Toujours rayonnante, ici ou ailleurs.

Manger de l'électro

Allez hop ! Un groupe de gens duquel nous faisons partie roule en bagnole noire vers la 7e rue où se tient une rencontre des plus improbables, deux disc jockeys (La rimouskoise devenue montréalaise d'adoption, DJ Mini, et DJ Brace, un gars de Winnipeg transformé aussi en citoyen de la métropole québécoise), deux chefs cuisiniers et deux vidéo jockeys qui se mélangent, se mixent ou plus simplement mettent en commun leurs talents, afin de permettre au spectateur d'assister et de goûter, en direct dans la foule, à la concoction de recettes les plus inédites qui soient : bâtonnets de crème brûlée en forme de suçons ronds, parachute de chocolat qui volent jusqu'aux spectateurs, boulettes de viande qui explosent en bouche, ballons gonflables qu'on pète pour découvrir une autre surprise, corde à linge de sashimi de saumon...

Au final, huit amuse-gueules proposés aux gens durant une performance musicale électronique.

Juchés dans un échafaudage de la hauteur de trois étages et décoré pour l'occasion, les artistes on proposé leur chorégraphie ping-pong dans laquelle les D.J. et les chefs s'exécutent à tour de rôle.

« On avait quatre morceaux à proposer chacun. À la base, le concept (de la compagnie québécoise d'événementiel Chefs et chef Club privé) paraissait difficile à imaginer quand nous avons été approchés. Mais finalement, le résultat est convaincant, raconte D.J. Mini. L'idée voyagera possiblement en Europe dans les prochains mois. Nous verrons si Brace et moi ferons encore partie du projet, mais nous sommes très intéressés. »

« C'est tripant. On pourrait possiblement pousser encore le concept en permettant que les musiciens et cuisiniers puissent interagir davantage entre eux. Pour l'instant, c'est plus présenté comme un duel, l'un répondant à l'autre sans vraiment créer ensemble. Pour le reste, c'était bien. Je pouvais sentir l'énergie de la foule même si j'étais assez haut. En plus, j'ai pu jouer de mes compositions », poursuit celui qui sera prochainement au festival Pop Montréal.

Oh, God !

À minuit, les fidèles étaient en ligne pour passer lentement la porte de l'ancienne église devenue l'Agora des arts de Rouyn-Noranda. Légère attente très compréhensible, le buzz était fort autour de Godspeed You ! Black Emperor depuis l'ouverture du FME, jeudi. Engouement épidémique au sein de la populace médiatique et artistique, voire dans le public dû notamment à la rareté des billets. La demande était tellement forte en fait que les responsables du festival ont même improvisé un concours pour les représentants du milieu de l'industrie musicale qui se retrouvait sans munition.

Au final, environ 500 personnes ont pu faire le voyage Godspeed. Bien qu'à la moitié du concert, on aura laissé entrer d'autres gens pour remplacer ceux qui se considéraient sustentés. Quelques 150 minutes de spectacle, il y avait de quoi satisfaire bien du monde...

Nous disions donc, une demi-heure à cuver son plastique verre de bière ou titiller sa clope, voilà la ferveur musicale post-rock, noise, « classico-métale » du groupe embrassait tout l'être des spectateurs, agglutinés dans la salle. Sur la scène, trois guitaristes, deux bassistes (contrebasse), un batteur, un percussionniste et une violoniste pour cracher une puissante décharge envahissante, prenante, dérangeante à souhait. Des sonorités lourdes, mélodiques, complexes, texturées en malade. Des progressions rythmiques lentes, assurées, maîtrisées, angoissantes et lyriques qui viennent mordre dans votre corps comme un sournois animal de la nuit. Lentement, les longues compositions vous pourchassent et hypnotisent. Voire, elles effraient presque parfois. On sait jamais trop d'où elles arrivent et où elles vous entraineront.

Chacun dans son monde, les spectateurs auront probablement traversé (c'est imagé, on s'entend) 14 lacs à la nage, couru 27 kilomètres dans la dense forêt boréale et perdu leur chemin dans les dédales sous-terraines d'une mine sans issue. Mais, bon, ici et là, la lumière. L'espoir. Vous savez, cette musique qui vous prend tout entier doit parfois vous laisser respirer, quand même. Des petites doses. C'est ce que fait Godspeed. Les musiciens vous donnent juste assez de respires pour vous garder en vie. Sans plus. Et c'est définitivement la volonté qui guide le travail de la formation. Une expérience totale. L'aiguille du moniteur de son dans le fond, en plus.

Au balcon, ou dans le « pit » comme on s'amuse au festival à décrire ce petit second étage de l'Agora, le montréalais Karl Lemieux balançait en supplément des tonnes d'images blanches, noires, beiges (dessins artistiques, photos, graphiques, plans d'édifices du Moyen-Âge, anges, démons, épis de blé dans le vent, nuages, madones, villes, tout y passe) à l'aide de quatre anciens projecteurs pour pellicule 16 mm. Comme si le concept hallucinatoire n'était pas encore complet, il brûlera ici et là des parties de pellicule, dont l'effet provoqué viendra se poser en couche sur les autres images qui défilent en fin de concert. La totale. Et quand on dit total, on sous-entend sans compromis. Et dans ce cas, il est clair que certains mélomanes ou néophytes quitteront en route le navire.

Vraiment, un voyage au centre de la terre, mais cette fois-ci signée Godspeed You ! Black Emperor. Amen pour les cœurs indécis, les âmes en peine et les corps meurtris. Que ce soit sur le parvis de l'église ou dans les autres lieux sans crucifix, le festivalier, témoin de cette performance, est secoué, éméché, ébranlé. Mais beaucoup ont ce petit quelque chose de plus dans l'œil. L'étincelle vitesse divine.

On en parlera encore aujourd'hui et demain... C'est certain, c'était un événement, ici, à Rouyn.

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