ÉGYPTE - Depuis l'attaque de l'armée égyptienne qui a fait vingt morts dans le désert du Sinaï mercredi 8 août, près de la frontière israélienne, les projecteurs sont à nouveau braqués sur cette région tampon et mouvementée.

Le président Morsi a obtenu la vengeance qu'il réclamait après l'attentat du commando qui a tué seize garde-frontière égyptiens à un point de passage avec Israël. Une opération coup de poing de l'État égyptien qui marque l'intention de prendre le problème de la sécurité dans le Sinaï à bras le corps. Mais que se passe-t-il exactement dans cette région montagneuse et désertique, située entre l'Égypte, Israël et la bande de Gaza? Passage en revue des points de tension.

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Une instabilité de longue date, renforcée depuis la chute de Moubarak

Enjeu dans la Crise du canal de Suez en 1956, et dans les guerres des Six-Jours puis du Kippour entre l'Égypte et Israël, le Sinaï, un désert au centre des relations entre l'Égypte, la Palestine et Israël, a toujours été une zone très sensible, prête à exploser.

Depuis la chute de Moubarak, la région, qui connaissait déjà un regain des troubles depuis la série d'attentats des les années 2000, est en pleine ébullition. Troubles politiques dans l'État central et désorganisation de la sécurité sur place ont laissé la porte ouverte aux djihadistes et contrebandiers. "Une anarchie" qu'a sommée de régler Israël.

"Ce désert a toujours été une zone de passage, notamment d'armes, en provenance du sud, par le Soudan, vers la bande de Gaza. Mais depuis la chute des régimes de Kadhafi et de Moubarak, un autre circuit s'organise par la Méditerranée, depuis la Libye", indique Sophie Pommier, spécialiste du pays et chargée de cours à l'IEP-Paris.

Les Bédouins laissés pour compte

Le Sinaï est une zone bédouine. Les tribus, qui vivent des deux côtés de la frontière israélo-égyptienne, ont toujours été les laissées-pour-compte du régime égyptien. Ne pouvant pas profiter des emplois liés au tourisme de la région - très en difficulté depuis les attentats des années 2000, dont celui de Charm el-Cheick en 2005 -, les nomades favorisent le trafic dans le Sinaï, dont celui des armes. La répression qui s'en suit crée un cercle vicieux de rejet de l'État.

"Le président Morsi a eu raison de crier vengeance mais surtout d'agir, indique la spécialiste de l'Égypte. C'est un signal fort, mais qui n'est pas non plus suffisant. Les problèmes sont plus profonds." Le problème d'intégration des bédouins, par exemple, en leur laissant sous-traiter la sécurité du Sinaï, permettrait un contrôle plus strict.

La radicalisation des plus jeunes

Autre facteur d'instabilité, la "salafisation" des populations, notamment la radicalisation des plus jeunes, chez les bédouins et Égyptiens. D'où l'ambivalence de certains. "L'Égypte est très nationaliste. S'attaquer à son armée est très grave, d'où la riposte très forte. Mais d'un autre côté, ces terroristes allaient perpétrer des attentats en Israël, ce qui peut plaire à une frange radicale d'Égyptiens", explique Sophie Pommier.

La spécialiste tempère toutefois les affirmations israéliennes, qui accuse l'Égypte de compter dans ses montagnes des camps d'entrainement djihadistes. Plus qu'une montée religieuse, c'est surtout le regain de la cause arabe qui pourrait précipiter l'opinion égyptienne dans une nouvelle attitude de défiance envers son voisin israélien.

Refroidissement des relations israélo-égyptiennes

Le commando qui a attaqué le poste-frontière, dimanche 5 août, a ensuite pénétré en blindé en Israël. "L'attaque menée était certes très audacieuse, a fait de gros dégâts en Egypte, mais était suicidaire et vouée à l'échec de notre coté", a indiqué un officier de Tsahal, cité par le journaliste Frédéric Richelbert sur son blog.

Si officiellement, Israël rappelle à l'ordre son voisin et ancien ennemi, l'État hébreu travaille en sous-main avec l'Égypte pour coordonner l'effort sécuritaire de la région. Depuis les accords de Camp-David, signés entre le deux pays en 1979, le désert est divisé en trois parties. Plus la frontière israélienne est proche, moins l'Égypte a le droit d'intervenir. Pour Israël, pas question d'y revenir. "Ce serait ouvrir la boîte de Pandore", selon Sophie Pommier. Mais depuis quelques années et cet attentat, Israël a lâché du lest, permettant à l'Égypte de renforcer sa présence sur la frontière.

L'Égypte fait tout pour éviter de se fâcher avec son voisin hébreu, pour éviter de s'aliéner les États-Unis ou toute précieuse aide à la reconstruction de l'État. D'autant que le pipeline qui alimente Israël en gaz égyptien - une enjeu diplomatique et économique pour les deux côtés - a été attaqué 18 fois depuis la chute de Moubarak.

Toutefois, "avec le changement de régime, Israël se prépare à un refroidissement des relations avec son voisin, indique Sophie Pommier. L'État hébreu est dans une logique classique de bunkérisation." La construction d'une clôture électrifiée à la frontière avec l'Égypte en est un exemple, tout comme la découverte de gaz au large de Haifa, qui permettra à Israël de se passer du gaz égyptien d'ici 2014. Quoi qu'en fasse l'Égypte de Morsi, les tensions terroristes du Sinaï devraient accélérer le désamour entre les anciens ennemis.