Pas de travail, ni pour les jeunes, ni pour les professeurs: l'austérité menace de ruiner toute une génération en Espagne

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Un jour, Javier changea son nom sur Facebook pour s’appeler désormais Javier Villaraco Cherche Travail. « C’était ma manière de crier au monde entier que j’étais au chômage. Trouver du boulot est devenu un travail », assure-t-il. « Même si tout le monde le savait, je devais envoyer des centaines de CV pour réussir à passer quelques entretiens, desquels il n’en découlait jamais rien », se lamente-t-il.

Javier a 26 ans, il est diplômé en Communication audiovisuelle, il a fait un master en scénario de cinéma et télévision, il parle plusieurs langues et a vécu dans plusieurs pays. « J’ai pensé m’en aller vivre à l’étranger, comme l’a finalement fait mon frère ».

José, 30 ans, est passionné de musique, c’est un DJ la nuit et il était vendeur le jour, jusqu’à ce qu’ils le licencient à cause de la crise. Alors, il a tout quitté pour émigrer en Allemagne, fatigué de ne pas trouver d’opportunités à Madrid. Cela fait deux mois qu’il cherche du travail là-bas, pour le moment sans succès.

Javier Cherche Travail et son frère font partie de ce que les politiques appellent souvent « la génération la mieux préparée de l’Histoire d’Espagne ». Ils sont les enfants de ceux qui ont fait la Transition démocratique commencée en 1975, qui a remis le pays au cœur politique de l’Europe et a stimulé son développement économique, comme jamais. Depuis ce moment et jusqu’en 2007, l’Espagne a vécu une augmentation de sa prospérité comparable à aucune autre période de son Histoire contemporaine.

Aujourd’hui, la situation est différente. Selon les dernières statistiques publiées par l’Union européenne, la moitié des jeunes n’ont pas de travail. Le taux de chômage (52,1%) est plus du double de celui des 27 pays de l’UE (22,7%) et a augmenté de manière vertigineuse depuis le début de la crise.

L’histoire de Javier Cherche Travail est, malgré tout, une histoire d’espoir. Comme il en avait marre de ne pas trouver d’opportunités, il a décidé d'exploiter ce qui était pour lui jusqu’alors une passion : le graphisme. Il a commencé à faire ses propres illustrations et a ouvert un blogue pour les publier. En dépit de la récession, aggravée par des compressions budgétaires dans les dépenses que les différents gouvernements ont mises en place pour réduire le déficit et la dette, il a réussi à décrocher quelques missions dans une entreprise publicitaire. Cela dure depuis deux mois. « Je ne sais pas si, quand s’arrêteront mes missions, je devrais tout recommencer et ce qu’ils me payent ne me permettra jamais de me prendre en charge, mais heureusement je suis de Madrid et je vis chez mes parents », raconte-t-il. Comme lui, 70% des jeunes Espagnols de 20 à 29 ans n’ont pas encore quitté le cocon familial, un chiffre plus élevé que la moyenne européenne. « Des fois, l’unique moyen de s’émanciper c’est de partir ailleurs, comme trois de mes amis les plus proches qui cherchent du travail à l’étranger », assure-t-il.

C’EST AINSI QUE S’EST CONSTRUITE LA TRAGÉDIE

En dépit des situations critiques, son secteur s’en remettra probablement quand l’économie sera à la croissance et qu’elle créera des emplois. Ce n’est pas pareil pour le secteur de l’immobilité, le péché originel de la crise espagnole. Grâce à une législation laxiste et aux taux d’intérêt très bas, la construction de logements a augmenté de manière exponentielle ces dix dernières années. Pendant cette période s’est créée une bulle économique qui n’a toujours pas fini de dégonfler. Dans cette vague de fausse croissance se sont embarqués des milliers de jeunes Espagnols qui aujourd’hui n’ont ni travail ni études.

L’Espagne domine aussi l’Europe au niveau de l’abandon scolaire et plus de la moitié des élèves qui délaissent leurs études avant de les finir n’ont pas de travail aujourd’hui. Selon ce qu’affirme la Commissaire Européenne de l’Éducation, Androulla Vassiliu, dans un rapport à ce sujet : « Beaucoup de jeunes en Espagne ont abandonné leurs études, attirés par les offres d’emplois à faible qualification dans des secteurs comme la construction, mais avec la crise, ils se retrouvent sans travail, et maintenant ils ne savent pas où aller ».

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De la multiplication des embauches dans le secteur du bâtiment au chômage. Pour combien de temps ? L’Union européenne reconnaît que la situation du marché du travail en Espagne ne va pas significativement s’améliorer dans les prochaines années. Une des causes est l’endettement élevé du pays, au début dans le secteur privé, mais finalement dans le secteur public aussi. Malgré cela, la Commission européenne, le bras exécutif de l’Europe, recommande à l’Espagne de ne pas couper dans les budgets clés pour le futur du pays : l’éducation et la recherche.

L'histoire d’Emilia Sánchez montre que la tendance est justement inverse. Pour économiser 3 milliards d’euros, le gouvernement a infligé une augmentation de 20% d’élèves en plus par classe, une augmentation des heures de cours pour les professeurs, une interdiction de remplacer un prof absent tant que son absence ne dépasse pas 10 jours et il a augmenté les frais de scolarité et d’université.

Emilia ne trouve pas de travail comme professeur malgré plus de huit ans d'expérience. Elle est spécialiste en informatique, même si elle possède d’autres diplômes qui lui permettent d’enseigner d’autres matières. Elle a 44 ans, deux filles à sa charge qui ont l’âge d’aller à l’école et une hypothèque qu’elle ne peut pas payer. « Je vois l’avenir très sombre parce que chaque fois qu’ils licencient plus de professeurs, les offres de travail se réduisent aussi et on surcharge le travail ceux qui l’ont encore », critique-t-elle. « Je ne sais pas comment je ferai quand je n’aurai plus d’économies », confie-t-elle.

Pour le moment, elle a trouvé un travail en tant que concierge, mais ce n’est pas suffisant pour vivre à court terme. Elle a aussi obtenu la licence de chauffeur de taxi, mais il n’y a pas non plus d’emplois dans ce secteur. « Vivre grâce aux parents, en Espagne on commence à vivre grâce à la retraite des grands-parents », raisonne-t-elle. Mais même eux sont concernés par les compressions budgétaires, puisqu’il faut réduite le déficit, le gouvernement a augmenté le prix des médicaments, que les retraités avaient jusqu’alors en Espagne gratuitement.

Selon les estimations les plus pessimistes, les compressions budgétaires qui touchent l’éducation pourraient aller jusqu’à la suppression de 40 000 postes de professeurs. « Ceci se répercute dans la qualité de l’enseignement qui est impossible à maintenir », raisonne Emilia.

« L’engorgement des classes fait que sur des sujets techniques qui exigent une attention individualisée de l’élève, un professeur ne soit pas capable de transmettre aux élèves ce qu’ils doivent savoir ». Sans parler des classes de soutien aux plus désavantagés, comme les immigrés, les enfants qui ont des difficultés d’apprentissage ou qui ont des problèmes familiaux. « Nous aurons des jeunes encore moins formés, une main-d’œuvre bon marché, comme celle qui alimenta pendant tant d’années le secteur de la construction », se lamente Emilia. « Nous deviendrons les domestiques de l’Europe », prédit-elle.

Óscar Jiménez, un autre prof de 37 ans, est quant à lui plus optimiste : « Le professionnalisme des professeurs compensera le manque de moyens ». Óscar est professeur d’histoire et géographie, au chômage depuis l’année dernière. Officiellement, on a renoncé à lui suite aux réductions des heures, mais son départ a été qualifié de licenciement abusif et des indices montrent que la décision a été motivée par son activité syndicale et par ses divergences avec la direction de l’école, école financée avec de l’argent public, mais gérée par des religieuses. « La peur te paralyse et au final tu finis à la merci des entreprises », assure-t-il. « Ils m’ont viré alors que ma fille venait de naître et maintenant, autant ma femme que moi sommes au chômage », se lamente-t-il.

Ils vivent de leurs économies et des indemnités de chômage tandis qu’ils observent comment la région de Madrid subventionne des écoles privées ou leur permet d’importantes réductions fiscales. « C’est ce futur-là : les écoles-entreprises qui, à mon avis, déshumanisent l’élève. L’éducation est avant tout la formation de personnes et après, la transmission des savoirs », raisonne-t-il. Sa fille, encore bébé, se trouvera confrontée à « une éducation encore pire, avec plus d’inégalités et qui laissera tomber les gens comme d’habitude ».

Mais Óscar est lucide. « Le plus important c’est ma famille. Pour elle, je monterai une boîte ou un bar et nous irons de l’avant. S’il y a un point positif à être au chômage, c’est que, pour le moment, l’éducation de ma fille, je peux la lui donner moi-même ».

Sur le web

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