MONTRÉAL - La nomination chez Air Canada d'un proche collaborateur de Stephen Harper à un poste qui implique des échanges avec le gouvernement a soulevé jeudi des questions sur les règles éthiques qui encadrent la carrière du personnel politique après leur passage au Parlement.

Derek Vanstone, actuellement chef de cabinet du premier ministre Harper, deviendra en septembre le vice-président à la stratégie d'entreprise, aux affaires de l'industrie et aux relations gouvernementales chez le transporteur aérien.

La commissaire aux conflits d'intérêts et à l'éthique, Mary Dawson, a estimé que cette nomination ne contrevenait pas aux règles en vigueur.

Air Canada (TSX:AC.B) et le cabinet du premier ministre ont déclaré être au courant des défis que devrait relever M. Vanstone dans le cadre de ses nouvelles fonctions.

Parmi les obstacles que la nouvelle recrue d'Air Canada a dû contourner pour obtenir le poste figurent une interdiction d'une durée de cinq ans en ce qui concerne les activités de lobbyisme, et un délai obligatoire avant de travailler pour une entreprise avec qui il a eu des échanges importants lorsqu'il faisait partie du gouvernement.

Le bureau de la commissaire n'a pas voulu commenter le dossier et a refusé d'expliquer comment une personne ayant eu un accès direct au premier ministre pouvait accepter un emploi lié aux relations gouvernementales sans enfreindre ces règles.

«Air Canada sait que Derek devra se conformer à une série de restrictions en ce qui a trait aux relations avec le gouvernement fédéral», a indiqué la porte-parole de la compagnie, Angela Mah. «Derek respectera à la lettre ces restrictions.»

Le porte-parole du Nouveau Parti démocratique (NPD) en matière d'éthique, Charlie Angus, a qualifié cette nomination d'inacceptable. «Ce que nous voyons ici est encore un exemple de renvoi d'ascenseur», a affirmé le député. «C'est un système auquel M. Harper avait promis de mettre fin, ce qu'il n'a pas fait.»

Les conservateurs ont été élus la première fois en 2006 en promettant d'ériger un mur plus étanche entre l'ancien personnel politique et la colline parlementaire. Une série de lois ont suivi afin d'encadrer ceux qui cherchent dans le secteur privé un emploi pouvant les amener à transiger avec le gouvernement.

Le leader libéral adjoint, Ralph Goodale, a pour sa part estimé qu'il était facile pour le premier ministre et Air Canada de s'en remettre à l'approbation du bureau de la commissaire aux conflits d'intérêts et à l'éthique. «Respecter théoriquement les règles n'est pas la même chose qu'agir de manière appropriée», a-t-il fait valoir. «Ça ne passe pas le test.»

M. Goodale a indiqué que son parti demanderait à la commissaire Dawson de lui fournir une explication détaillée de sa décision.

Des lois spéciales de retour au travail

Selon Air Canada, Derek Vanstone sera responsable des relations de la compagnie avec les gouvernements fédéral et provinciaux, les administrations municipales, les collectivités et l'industrie.

Il remplacera Duncan Dee, qui a décidé de prendre sa retraite après avoir oeuvré 15 ans pour le transporteur aérien. Son départ avait été annoncé le 6 juin. M. Dee a été chef d'exploitation d'Air Canada, un poste souvent vu comme celui du bras droit du chef de la direction, et son possible successeur.

Au cours des derniers mois, la compagnie aérienne a connu d'importants conflits de travail avec la majorité de ses employés syndiqués. La menace d'un lock-out pour les pilotes et un avis de grève de la part des mécaniciens et des bagagistes avaient poussé le gouvernement Harper à intervenir dans les deux cas avec une loi spéciale forçant le retour au travail des employés syndiqués.

Un porte-parole du premier ministre a précisé jeudi que M. Vanstone n'avait pas joué de rôle dans ces dossiers. «Derek n'a été impliqué dans aucun aspect de la loi C-33 ou d'autres législations touchant Air Canada», a affirmé Andrew MacDougall.

Selon Jean-Marc Bélanger, président du conseil exécutif de l'Association des pilotes d'Air Canada, Derek Vanstone n'est toutefois pas étranger aux différends entre la direction de l'entreprise et ses syndiqués.

«On connaît M. Vanstone en raison de la crise des fonds de retraite de 2009, où il était intervenu et nous avait un peu forcé la main pour qu'on accepte de prendre un risque plus élevé alors qu'il était l'adjoint principal de M. Flaherty», a déclaré le commandant Bélanger.

D'après lui, cette nomination confirme l'excellente relation qu'entretiennent le transporteur aérien et le cabinet du premier ministre. «Ça nous surprend énormément, mais c'est un signe de ce qui se passe entre la haute direction d'Air Canada et le gouvernement», a indiqué Jean-Marc Bélanger.

Une loi de retour au travail permet à un arbitre nommé par le gouvernement fédéral d'imposer une entente aux parties dans un délai de 90 jours.

Le mois dernier, un arbitre a ainsi tranché en faveur d'Air Canada dans le différend l'opposant à ses mécaniciens et bagagistes, mettant en place une nouvelle convention collective. De leur côté, les quelque 3000 pilotes d'Air Canada sont toujours en processus d'arbitrage, et une décision doit être rendue à la fin du mois de juillet.

Le président et chef de la direction d'Air Canada, Calin Rovinescu, a indiqué dans un communiqué que «la solide expérience (de M. Vanstone) dans le secteur privé et aux échelons les plus élevés du gouvernement renforcera la capacité de l'équipe de direction à réaliser les priorités de notre entreprise».