Après 42 ans de dictature, les Libyens sont conviés samedi à leurs premières élections démocratiques depuis la chute de Mouammar Kadhafi. Plusieurs craignent que des violences ou perturbations viennent gâcher la fête.

Les élections législatives visent à élire une assemblée constituante de 200 membres qui désignera à son tour un gouvernement. Le nouveau gouvernement de transition remplacera le Conseil national de transition (CNT), actuellement au pouvoir.

Afin d'apaiser les tensions entre l'est et l'ouest du pays, le CNT a retiré jeudi soir à cette future assemblée l'un de ses principaux rôles : nommer les membres du comité chargé de rédiger la future Constitution. L'assemblée se limitera donc à choisir un nouveau gouvernement, à gérer une nouvelle période de transition et à préparer la loi qui régira l'élection du comité constituant.

Cette concession est toutefois loin de satisfaire tout le monde. « Nous refusons que Tripoli décide pour toute la Libye », a commenté Fadallah Haroun, un ancien commandant rebelle de Benghazi, dans l'est du pays. À l'ouest également, certaines voix ont protesté contre la décision du CNT, estimant qu'elle allait saper l'autorité du nouveau Parlement.

Le scrutin sera examiné à la loupe dans les chancelleries, à la fois par les partisans et les détracteurs des bombardements de l'OTAN qui ont contribué à renverser Mouammar Kadhafi et son régime. Les autorités ont indiqué avoir mis en place un plan de sécurité mobilisant 40 000 membres des services de sécurité, appuyés par 13 000 hommes de la jeune armée libyenne en cours de développement.

Les premiers résultats devraient être annoncés à partir du 9 juillet.

Le découpage de la colère

Neuf mois après la capture et la mort de Mouammar Kadhafi, le pays est toujours divisé, et les craintes de perturbation du processus électoral, élevées.

Des hommes armés ont abattu vendredi un hélicoptère qui transportait du matériel électoral dans l'est de la Libye, tuant un employé électoral. Le chef du Conseil militaire de la Cyrénaïque a indiqué que l'identité des assaillants restait à déterminer.

Les élections seront tenues comme prévu, a assuré le CNT, bien que des partisans de l'autonomie de l'est du pays menacent de les saboter.

Le découpage électoral constitue l'une des raisons de leur colère. Alors que 100 sièges ont été accordés à l'Ouest, 60 ont été accordés à l'Est et 40 au Sud. Ils dénoncent cette répartition et revendiquent un nombre égal de sièges pour chacune des trois régions.

Jeudi soir, ces protestataires ont contraint des terminaux pétroliers à suspendre leur production pour protester contre la « nonchalance » des autorités en réponse à leur demande. Dimanche, ils ont aussi saccagé les bureaux de la Commission électorale à Benghazi, chef-lieu de l'Est libyen.

En début de semaine, d'anciens insurgés et des manifestants de la ville et d'Ajdabiya ont attaqué des bureaux électoraux, mettant notamment le feu à des bulletins de vote.

L'Est libyen, berceau de la révolte qui a renversé Kadhafi l'an dernier, a gardé son image de région frondeuse tout au long de la période transition. La région « a souffert de la marginalisation et de l'exclusion durant une longue période, que ce soit sous Kadhafi ou sous le nouveau régime », a déclaré le porte-parole du Conseil de la Cyrénaïque, Abdeljawad al-Badin.

Fer de lance de la résistance contre l'occupant italien dans les années 1930, l'Est a également été un foyer d'opposition durant le règne de Mouammar Kadhafi.

Le ministère de l'Intérieur a annoncé que des perturbations pourraient aussi venir des partisans du régime déchu du colonel Kadhafi.

Islam, reconstruction et modernité... mais surtout, Islam

Les affiches de campagne qui recouvrent les murs de Tripoli contrastent avec les décennies pendant lesquelles le colonel Kadhafi a interdit le pluralisme politique, mais les candidats ont presque tous adopté les mêmes thèmes lors de leur campagne : islam, reconstruction et modernité.

Dans ce pays conservateur, presque entièrement musulman, la quasi-totalité des personnalités politiques veulent accorder une place à la Charia dans la Constitution. Le CNT a d'ailleurs confirmé jeudi que la loi islamique y jouerait un rôle.

Certains groupes islamistes, considérés comme une minorité par les autorités, s'opposent au vote, estimant que le Coran devrait être la seule et unique source de la Constitution.

Même si les libéraux se disent optimistes, les premières élections pourraient porter les islamistes au pouvoir, comme en Tunisie puis en Égypte.

Le Parti de la justice et de la construction, proche des Frères musulmans, a mené l'une des campagnes électorales les mieux organisées, grâce aux importants moyens financiers dont il dispose. Des jeunes, hommes et femmes, en tee-shirts blancs au logo du parti, font du porte-à-porte dans la capitale libyenne pour présenter les candidats et solliciter les voix des électeurs.

Trois autres partis devraient tirer leur épingle du jeu : l'Alliance des forces démocratiques de l'ancien premier ministre Mahmoud Djibril, Al Watan d'Abdel-Hakim Belhaj, ancien djihadiste et commandant militaire pendant l'insurrection, ainsi que le Front national, un des plus anciens mouvements du pays auquel on attribue plusieurs tentatives d'assassinat contre Kadhafi.

En l'absence de traditions démocratiques, ce sont surtout les réseaux relationnels et tribaux qui feront la différence.

« Aucun candidat n'a participé à des élections auparavant. Ils sont tous partis de la même ligne de départ » a rappelé Carlo Binda, directeur de la branche du National Democratic Institute (NDI) en Libye.

Quelque 2,7 millions de Libyens sur une population de 6 millions, soit environ 80 % du corps électoral potentiel, se sont inscrits sur les listes électorales pour désigner leurs représentants parmi les 3 707 candidats.