Enfin «Seuls» sur scène, Wajdi Mouawad joue Wajdi Mouawad. En clair, sans autre histoire que la sienne. Point de truchements, de multiples épaisseurs dans les récits tarabiscotés et de successions de ventres féminins. C'est le père, ici, qui assiste l'archéologie de la mémoire, cette fouille de soi, des souvenirs refoulés dans les malles au moment de fuir la guerre du Liban.

On retrouve les thèmes chers à Mouawad, et l'afflux verbal qui lui est propre dans un long, mais touchant monologue adressé à son père. Tout est assumé. L'auteur devient otage de lui-même dans une introspection de plus en plus exacerbée. Le lit divan, en première partie, est comme l'outil d'une séance thérapeutique, au coeur d'une froide blancheur.

Le scénario colle à «La face cachée de la lune». Harwan, le double de Wajdi, peine à terminer sa thèse de doctorat sur Robert Lepage dont cette pièce l'a bouleversé. Il doit le rejoindre à Saint-Pétersbourg pour l'interviewer sur son dernier solo qui s'inspire de la parabole de l'enfant prodigue. Il espère ainsi conclure son travail, devenir professeur et trouver un sens à sa vie, du moins aux yeux de son père. Mais les choses ne se passeront pas ainsi.

En réalité, Harwan se cherche. Il craint d'être avalé: par la routine creuse du quotidien, ou les rituels d'une tradition culturelle qu'il ne pratique pas plus que sa langue originelle. En échappant à la guerre, quelque chose a été perdu qui n'a pas été vécu. Il aurait voulu, enfant, être une de ces étoiles filantes qu'il comptait dans le ciel. Il aurait voulu peindre...

La peinture... Elle éclate en seconde partie et prend la parole, raconte l'histoire ainsi expulsée en jets multicolores hors du corps blessé. Rage de peindre, d'accomplir le Retour sur soi, d'être le fils prodigue, puis le père. Être soi créé par soi, au terme d'une finale symphonique, long-longuement explosive.

«Seuls», de Wajdi Mouawad, présenté dans le cadre du Carrefour international de théâtrehttp://www.carrefourtheatre.qc.ca/ à la Salle Octave-Crémazie du Grand Théâtre de Québec ce vendredi 8 juin à 20h.