MONTRÉAL - Une commission d'enquête publique dotée de larges pouvoirs entamera ses audiences, mardi, afin de faire la lumière sur les rouages de l'industrie de la construction au Québec. Certains experts estiment d'ores et déjà que des révélations explosives sont à prévoir.

La commission Charbonneau, dont les révélations et les conclusions sont impatiemment attendues par la population québécoise, prévoit scruter les activités de dizaines d'entreprises, des gouvernements locaux et provinciaux et des partis politiques, et même explorer les liens qui pourraient exister entre le monde politique, l'industrie de la construction et le crime organisé.

Compte tenu de l'envergure des entreprises au cœur de l'enquête, la portée de la commission pourraient aller bien au-delà des frontières du Québec.

L'une des figures centrales dans les controverses qui ont frappé la province ces dernières années est Tony Accurso. M. Accurso possède plusieurs entreprises de construction qui ont dominé le marché des contrats publics dans la région de Montréal.

M. Accurso a été arrêté le mois dernier. Il est accusé de fraude et de complot en lien avec un présumé système de pots-de-vin qui aurait eu cours dans une banlieue de la métropole.

L'empire commercial de M. Accurso a une forte présence en Ontario et en Alberta. Louisbourg Pipelines, une division de Simard-Beaudry Construction inc, était responsable de la construction d'un tronçon du pipeline transcanadien North Central Corridor, en 2008.

Les entreprises de M. Accurso ont également été impliquées dans un certain nombre de projets fédéraux. Un rapport de La Presse Canadienne a révélé qu'elles ont reçu des millions de dollars grâce au plan de relance économique d'Ottawa, le tout pour réaliser des travaux d'aqueduc au Québec.

La commission a le mandat spécifique d'examiner le processus d'attribution des contrats publics dans l'industrie de la construction depuis les 15 dernières années.

Combinée aux rapports des médias et des affaires pénales qui ont fait surface récemment, la commission pourrait dresser un large portrait de la corruption dans la province.

L'ancien chef du Service de police de la Ville de Montréal, Jacques Duchesneau, qui a produit un rapport sur la question à titre de directeur de l'Unité anticollusion, est d'avis que des liens inquiétants qui existent entre les groupes du crime organisé comme la mafia, le monde politique et l'industrie de la construction seront dévoilés.

La plupart des récentes allégations font état de pots-de-vin dont bénéficient les élus. Elles ont poussé la commission Charbonneau à se pencher également sur le financement des partis politiques du Québec.

Le Directeur général des élections du Québec a découvert, en 2010, que la firme d'ingénierie Axor a fait une série de dons illégaux aux Parti libéral du Québec à l'aide de nombreux collaborateurs. Axor a ainsi contourné les lois qui empêchent les sociétés de financer les partis politiques.

Dans une moindre mesure, le Parti québécois et la défunte Action démocratique du Québec ont également bénéficié de dons illégaux.

C'est ce genre de révélations qui ont fait courir les rumeurs à l'effet que personne, au sein de la classe politique québécoise, n'est à l'abri des soupçons.

«S'il y a une assez grosse éclaboussure, tout le monde sera mouillé», croit le professeur de sciences politiques à l'Université de Montréal, Pierre Martin.

«Il ne s'agit pas de bonnes nouvelles, parce qu'il s'installerait alors un climat général de suspicion pour l'ensemble du système politique.»

Même les partis politiques fédéraux pourront être appelés à comparaître. Les conservateurs de Stephen Harper ont également reçu de nombreux dons de personnes impliquées dans les firmes d'ingénierie liées à des controverses.

Avec tous ces éléments, les journalistes québécois salivent à l'idée d'une commission d'enquête publique qui pourrait rivaliser avec celle du juge John Gomery sur le scandale des commandites, et peut-être même l'éclipser.

Jusqu'à présent, plus de 160 journalistes ont demandé une accréditation pour couvrir les audiences, qui débuteront mardi avec un discours prononcé par la juge qui préside la commission, France Charbonneau.

S'appuyant sur l'intérêt sans précédent qu'avait connu la commission Gomery, la nouvelle commission sur la construction sera diffusée en direct et rendra tous les documents déposés disponibles en ligne sur son site Internet.

«Tout sera sur Internet en temps réel», a déclaré le porte-parole de la commission Charbonneau, Richard Bourdon.

«Il y a en ce moment des négociations avec les réseaux de télévision pour diffuser les débats en direct.»

Le premier ministre du Québec, Jean Charest, a résisté pendant deux années aux demandes de la population québécoise, des partis de l'opposition et de plusieurs groupes sociaux, qui l'exhortaient à mettre sur pied une commission d'enquête.

M. Charest clamait que la mise en place d'une unité anticollusion et de nouvelles lois plus sévères étaient suffisantes pour faire face aux preuves croissantes selon lesquelles les coûts élevés des travaux publics sont dûs à la collusion criminelle impliquant le crime organisé.

M. Charest a finalement cédé l'an dernier, puisque les préoccupations du public ne montraient aucun signe d'essoufflement. Le gouvernement Charest a même récemment convenu d'étendre la puissance de la commission en lui donnant la possibilité d'obtenir des mandats de perquisition.

Mais maintenant que les Québécois ont obtenu ce qu'ils demandaient — une commission d'enquête publique avec des dents — certains croient que l'enquête pourrait être réellement dommageable pour les institutions démocratiques du Québec, d'autant plus qu'elles sont déjà ébranlées par une grève étudiante qui perdure depuis trois mois.

«Personne ne croit que ce sera une partie de plaisir, tant du côté du gouvernement que du côté de l'opposition. Les conclusions sont trop imprévisibles», a déclaré M. Martin.

«Aucune des parties ne bénéficiera de l'érosion de la confiance du public envers la classe politique.»

La commission siégera quatre jours par semaine, trois semaines par mois. Les noms des témoins seront divulgués un à deux jours avant leur témoignage.

La juge Charbonneau commencera à entendre des témoins au début juin, pendant trois semaines, avant de reprendre à la mi-septembre.

La commission doit rendre son rapport au plus tard au mois d'octobre 2013, ce qui correspond au moment limite qu'a Jean Charest pour déclencher une élection provinciale.

Plusieurs croient que Jean Charest pourrait partir en campagne électorale avant que la commission ne soit à un stade trop avancé.

Mais son parti a encore du mal dans les sondages, et avec l'agitation étudiante qui a cours au Québec, le premier ministre s'est tenu de déclencher une élection.

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  • Avril 2009

    Les premiers appels en faveur d'une commission d'enquête publique sur la construction sont lancés à l'Assemblée nationale.

  • Septembre 2009

    L'hôtel de ville de Montréal annule le plus gros contrat de son histoire, une entente de 355 millions $ pour l'acquisition de compteurs d'eau, après la découverte d'irrégularités. Des rumeurs circulent selon lesquelles d'influents politiciens auraient séjourné sur le yacht de l'un des entrepreneurs ayant remporté une partie du contrat.

  • Octobre 2009

    La controverse prend du poids après que l'émission <em>Enquête</em> révèle l'ampleur de la corruption dans l'industrie de la construction, notamment dans les processus d'appel d'offres. Un groupe d'entrepreneurs de la région de Montréal, surnommé le «Fabulous Fourteen», agirait comme un cartel en se divisant les contrats, bloquant ainsi la voie aux compétiteurs, selon les journalistes de Radio-Canada. Un ancien sous-ministre des Transports soutient pour sa part que la mafia contrôle 80 pour cent des contrats de construction accordés dans la région et entretient des liens avec les entreprises du secteur. Les montants versés pour les projets de construction au Québec sont plus élevés qu'ailleurs au Canada, conclut <em>Enquête</em>.

  • Octobre 2009

    Quelques jours avant les élections municipales à Montréal, le magazine Maclean's publie son édition de novembre avec le titre «Corrompue, en ruine et criminalisée, Montréal est une honte» sur sa couverture.

  • Octobre 2009

    Québec annonce le déclenchement de l'Opération Marteau, une unité policière provinciale établie pour faire la lumière sur la corruption et la collusion dans le domaine de la construction.

  • Mars 2010

    L'ancien ministre de la Justice Marc Bellemare accuse le gouvernement libéral d'avoir accepté de généreuses contributions politiques visant à influencer les nominations de juges. Jean Charest déclenche la commission Bastarache pour faire la lumière sur ces allégations.

  • Mai 2010

    Le député libéral et ministre de la Famille Tony Tomassi est forcé de démissionner après la diffusion d'informations selon lesquelles il utilisait une carte de crédit fournie par la firme de sécurité BCIA, firme qui a conclu des contrats avec le gouvernement. M. Tomassi fait maintenant face à trois accusations au criminel.

  • Août 2010

    La firme d'ingénierie Axor se voit imposer des amendes pour avoir illégalement donné 150 000 $ aux trois plus importantes formations politiques du Québec, dont 113 000 $ aux libéraux.

  • Octobre 2010

    «Mafia Inc.», un livre des journalistes d'enquête André Noël et André Cédilot, révèle que jusqu'à 600 entreprises versent un montant d'argent à la mafia sur une base régulière pour être «protégées».

  • Octobre 2010

    Le Maclean's fait encore des vagues, cette fois en qualifiant le Québec de «province la plus corrompue au Canada». La couverture du magazine montre l'emblématique Bonhomme Carnaval tenant un porte-document débordant d'argent.

  • Novembre 2010

    La Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) s'affiche en faveur d'une commission d'enquête publique sur la construction, laissant les libéraux de Jean Charest virtuellement seuls à s'y opposer.

  • Novembre 2010

    Les libéraux survivent à une motion de non-confiance à l'Assemblée nationale grâce à leur majorité. Le premier ministre reporte un voyage en France avec deux ministres pour s'assurer que son gouvernement ne tombe pas.

  • Janvier 2011

    La commission Bastarache conclut à l'absence de népotisme dans la nomination des juges au Québec.

  • Février 2011

    Sept personnes, dont une ex-mairesse de Boisbriand, des cadres d'entreprises de construction, un ingénieur et deux consultants, sont arrêtées dans le cadre de l'Opération Marteau. Ils sont accusés de fraude, d'extorsion, d'avoir proféré des menaces et d'abus de confiance.

  • Février 2011

    Québec annonce la création de l'Unité permanente anti-corruption, bâtie sur le modèle des services d'enquête de la ville de New York.

  • Septembre 2011

    La fuite du rapport explosif de Jacques Duchesneau, patron de l'Unité anticollusion, met le feu aux poudres. L'ancien chef de police conclut que le ministère des Transports est impuissant face à la collusion et que le crime organisé et les entreprises de construction sont responsables des coûts très élevés payés par l'État pour ses projets de construction. Une partie du magot serait ensuite transférée vers les caisses électorales des partis politiques, affirme le rapport Duchesneau.

  • Septembre 2011

    Après la comparution de Jacques Duchesneau devant une commission parlementaire, le gouvernement montre des signes d'ouverture à l'idée de déclencher une commission d'enquête en partie publique, en partie à huis clos.

  • Octobre 2011

    Jean Charest annonce la création d'une commission d'enquête sur l'industrie de la construction présidée par la juge France Charbonneau. Mais le fait que la commission ne relève pas de la loi sur les commission d'enquête et n'accorde pas l'immunité aux témoins suscite un tollé.

  • Octobre 2011

    Le gouvernement Charest complète son recul en annonçant que la commission Charbonneau aura tous les pouvoirs requis et relèvera de la loi sur les commissions d'enquête.

  • Février 2012

    Dans un message vidéo pré-enregistré, la juge France Charbonneau lance un appel aux Québécois afin qu'ils fournissent de l'information à sa commission.

  • 1er octobre 2012

    L'entrepreneur Lino Zambito affirme qu'une cote de 2,5% des contrats publics devait être remise à la mafia, et une autre de 3% au parti Union Montréal, de Gérald Tremblay.