Sur la route de Disney World, la vie des enfants itinérants n'a rien de féérique

Huffington Post Québec  |  Par Publication: 21/04/2012 11:40 Mis à jour: 21/04/2012 12:24

Florida Homelessness Disney

Mélissa est une jeune fille hyperactive de 12 ans qui passe beaucoup de temps à la piscine et grimpe dans les arbres à la moindre occasion. Depuis deux ans, elle habite la chambre d'un hôtel qu'elle connaît comme le fond de sa poche.

Durant les parties de cache-cache, elle disparaît dans la haie située le long de la route. Lorsqu'elle veut impressionner ses amis, elle leur montre les graffiti obscènes à l'arrière du garage. Lorsqu'elle se fâche, elle fait des fugues de plusieurs heures dans les boisés. Elle s'aventure dans les sentiers sinueux le long des marécages, puis traverse une clairière jonchée de bouteilles vides, jusqu'à une cachette où elle peut se calmer avant de rentrer à la chambre 413.

Cette chambre fait partie d'un ensemble de plusieurs milliers d'unités réparties le long de la route 192 menant à Disney World, véritable cœur économique de la Floride centrale. Le long de cette artère, des centaines d'établissements hôteliers portent des noms comme le Paradise Inn ou le Xanadu Motel. Il y a quelques années, ceux-ci étaient remplis de touristes. Un observateur attentif peut encore apercevoir des commerces où l'on propose des excursions en hélicoptère pour 20 dollars, ainsi que des centres de liquidation remplis de babioles sur le thème de Disney. Mais depuis la débâcle économique de 2007, le nombre de touristes a diminué et ceux-ci ont été remplacés par un nouveau type de clientèle. Le père de Mélissa, par exemple, a perdu son emploi et est incapable d'accumuler la somme de 1200 dollars, c'est-à-dire la garantie d'un mois de loyer requise pour louer un appartement.

« Au début, je croyais que ça serait agréable », m'a avoué Mélissa sur le bord de la piscine. « Mais je commence à être fatiguée de vivre ici ». En effet, son aventure hôtelière s'éternise depuis maintenant deux ans. Avant son arrivée, elle a habité six appartements différents en quatre ans et n'a jamais passé plus d'une année à la même école. Ses parents lui ont promis que les choses allaient s'arranger. Elle y croit de moins en moins.

D'après le Département américain de l'Éducation, 2000 enfants habitent les hôtels de la Floride centrale. Et ce nombre ne tient pas compte des jeunes d'âge préscolaire, ni de ceux qui ont décroché. Dans cette région, il n'est pas rare de voir des classes où la presque totalité des élèves vivent cette forme de précarité. À l'échelle des États-Unis, 47 000 enfants habitent dans des chambres d'hôtel. Ce chiffre a augmenté de 38 pour cent depuis 2007.

Les familles forment la population sans domicile fixe dont la croissance est la plus rapide. Les experts y voient le « nouveau visage de la pauvreté ». Les auberges bas de gamme et les motels sont devenus l'équivalent des foyers pour sans-abri des années 1980, ou des camps de paysans ruinés qui fuyaient la sécheresse des années 1930.

Mais lorsqu'on s'aperçoit que ces chambres à 149 dollars par semaine se situent dans l'ombre de l'opulent château de Cendrillon, la désillusion apparaît encore plus cruelle.

Comme la plupart des habitants de la route 192, le père de Mélissa s'est établi en Floride dans l'espoir d'une vie meilleure. César (tous les noms de cet article sont fictifs) a grandi à Long Island, où il est devenu membre d'un gang de rue portoricain passablement violent. En 1996, se sachant recherché par la police des stupéfiants, il a pris la route du Sud et a fini par se trouver un emploi au Wine Cellar, un restaurant haut de gamme très prisé des touristes.

César a travaillé sept jours sur sept - cinq dans la cuisine et deux au service - ce qui lui a valu rapidement une promotion au poste de gérant. Mais la récession est arrivée et il s'est retrouvé sur le carreau. Le déménagement à l'hôtel ne devait être qu'une mesure temporaire, comme dans la plupart des cas. Or César a postulé dans 167 restaurants et n'a été convoqué qu'à une seule entrevue. Après avoir servi des filets mignons au Wine Cellar, il était surqualifié pour servir du poisson pané dans une chaîne de restauration rapide et n'a pas été embauché.

Jusqu'à nouvel ordre, César et ses enfants demeurent donc dans un édifice de quatre étages en forme de L. Les vacanciers sont concentrés à l'avant du bâtiment et isolés du reste de la clientèle. Une activiste pour le droit au logement a qualifié cet hôtel de « refuge pour sans-abri avec une aile commerciale ». Mais comparativement aux autres établissements du même boulevard, celui-ci a bonne réputation grâce à Jim, son gérant pragmatique.

Pour les New-yorkais de souche portoricaine, Jim représente une Amérique blanche mythique qui semble n'exister qu'à la télévision. Avec ses yeux d'un bleu intense, sa barbe foncée et sa taille mince, Jim est la rusticité incarnée : il croit en Jésus, il se dit patriote et chasse le sanglier.

En 2004, Jim a quitté temporairement le domaine hôtelier pour devenir entrepreneur en construction. Lorsque le marché de l'immobilier s'est effondré, ses anciens employeurs l'ont rappelé pour lui offrir le poste qu'il occupe actuellement. « Ils ont dû penser qu'avec mon attitude terre à terre, je saurais me débarrasser des trafiquants de drogue », m'a-t-il confié. Malgré son expérience, il a vécu tout un choc au début de 2009 : « J'ai ramassé 48 seringues sur cette propriété dans les deux premiers jours de mon entrée en fonction. »

Selon Jim, la situation ne s'est guère améliorée, puisque des trafiquants ont encore leurs pénates au quatrième étage, gracieuseté d'une loi de Floride qui restreint les pouvoirs du shérif local en matière d'évictions.

L'hôtel a tout de même une bonne réputation grâce au grand cœur de son gérant. Plus d'une fois, Jim a toléré des retards dans le paiement des nuitées, ce qui lui a valu quelques problèmes avec ses patrons. Les familles dans le besoin se sont passé le mot, et certaines d'entre elles ont malheureusement fini par abuser de la générosité de leur hôte. (J'ai appris que le terme « hotelin' », en Floride, signifie accumuler les factures dans un hôtel, puis déménager précipitamment dans un autre.)
J'ai compté environ 100 « résidents permanents » dans l'hôtel, dont plusieurs sans enfant. Marshall, par exemple, est un alcoolique brouillon qui s'assoit toujours en retrait de la foule bigarrée fréquentant le patio le soir venu. Son sens de l'humour est très particulier : « Il est impossible de vivre avec les femmes, tu sais, et en plus on n'a même pas le droit de leur tirer dessus. »

Un autre type assez relax surnommé « Bama » passe son temps à fumer des joints de Spice, un substitut de marijuana légal et très populaire auprès des gens en libération conditionnelle. Il m'a résumé sa vie en quelques mots : « J'ai fait de la prison. J'ai travaillé en aménagement paysager. J'ai eu une copine mais pas d'enfant. » Règle générale, ces gens solitaires interagissent relativement bien avec les familles.

En cinq jours, j'ai côtoyé des blancs et des noirs, des jeunes et des vieux, des gens qui ont toute leur tête et d'autres qui paraissaient plus ou moins cohérents. Ces éclopés ont échoué à l'hôtel pour de multiples raisons, qui tiennent principalement à la malchance et aux mauvaises décisions. J'ai tout de même recensé le cas d'une famille qui a été victime du mauvais temps !

Originaire de la Nouvelle-Orléans, cette famille a perdu sa maison lors de l'ouragan Katrina. Elle a déménagé à Nashville et perdu une seconde fois sa maison dans une inondation. Déboussolés et ne sachant plus où aller, les parents s'en sont remis à la volonté de leur fille de 7 ans, qui a jeté son dévolu sur Disney World. Avec pour résultat que papa, maman et leur fillette dorment maintenant dans un lit double, et louent le lit voisin à un vétéran de la guerre du Vietnam pour boucler leur budget.
Au sommet de l'échelle sociale de l'hôtel, il y a Big Al. Ce Portoricain originaire du Bronx a une forte carrure et dégage la confiance d'un homme qui a jadis brillé dans les ligues mineures de baseball. Big Al a emmené sa famille en vacances à Disney World pour la première fois en 2006. La région a plu à sa femme et à ses enfants, si bien que la décision d'y emménager a été prise à l'unanimité.

La famille a loué un appartement en banlieue d'Orlando. L'épouse de Big Al a trouvé rapidement un emploi de femme de ménage, mais pour l'homme de 44 ans, les choses ont pris une tournure plus difficile. Convaincu que son expérience en construction serait un atout, il a acheté une camionnette et des outils. Après que cinq ou six clients potentiels aient omis de le rappeler, il s'est rendu à l'évidence : son passé criminel en matière de drogue lui colle à la peau. Dans les États où l'économie tourne plus rondement, il aurait pu s'en sortir, mais les Floridiens ont la fâcheuse habitude de consulter des casiers judiciaires vieux de plusieurs décennies. En quelques mois, la réserve de 10 000 dollars que la famille avait constituée en vue du déménagement a fondu. Retour à la case départ, dans le même hôtel fréquenté en des jours plus heureux.

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Peu importe leur raison d'avoir abouti à l'hôtel, la plupart des familles que j'ai rencontrées partagent les mêmes problèmes : la difficulté à payer les nuitées, la gestion du budget à la petite semaine, et l'incapacité de procurer la moindre stabilité émotionnelle aux enfants.

Un élève qui change d'école à tous les trois mois prend un retard équivalent dans son parcours scolaire. Aussi bien dire qu'il ne fait aucun progrès. Bon nombre d'études ont démontré le lien entre un environnement stable, les bons résultats scolaires et l'obtention d'emplois rémunérateurs à l'âge adulte. Tout cela est une évidence. Je dois tout de même attirer votre attention sur des recherches plus récentes qui font le lien entre les hormones du stress et le fonctionnement du cerveau. Les enfants qui vivent dans la pauvreté sont plus vulnérables à l'anxiété et à la dépression, et ont tendance à prendre de mauvaises décisions. Au plan neurologique, le gâchis est irrémédiable. En grandissant, ils auront de fortes chances de demeurer pauvres et d'élever leurs propres enfants dans la précarité.

Bref, la vie à l'hôtel n'est absolument pas en cause dans la plupart des problèmes que j'ai observés.
À la piscine, Mélissa m'a avoué qu'elle et son grand frère Bobby ont passé les cinq dernières années en compagnie d'une ribambelle de personnages qu'ils appellent oncle et tante. En effet, depuis qu'il a obtenu la garde légale de ses enfants, César n'a pas manqué de concevoir deux enfants supplémentaires avec deux femmes différentes.

Pour ajouter à cette confusion, César a été emprisonné durant un mois l'an dernier. Mélissa ne sait pas exactement pourquoi, mais elle clame l'innocence de son père à qui veut bien l'entendre. Big Al a eu la générosité de prendre Mélissa et Bobby sous son aile. Le problème est que sa chambre, au moment des faits, était déjà occupée par son épouse, leur fils et sa copine enceinte, ainsi que leur fille et son bébé de deux ans !

C'est à ce moment critique que la mère de Mélissa est réapparue. Absente depuis des années, elle fut très mal reçue car Bobby, âgé de 15 ans, ne voulait plus rien savoir d'elle. La situation a dégénéré et la police a dû intervenir. Mélissa et Bobby ont été forcés de suivre leur mère dans l'appartement de son copain. Pour une raison que j'expliquerai plus loin, ce ménage n'a pas fonctionné. Mélissa, Bobby et leur mère sont donc retournés vivre à l'hôtel aussitôt que César est sorti de prison. Mélissa dort maintenant dans le lit double avec sa mère, tandis que Bobby et César partagent le divan-lit.
Mélissa m'a résumé la situation avec ce cliché : « Mes parents sont encore amis ».

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Abordons maintenant le cas d'Angela. Maintenant âgée de 35 ans, la mère de Mélissa a connu César à Long Island à l'âge de 19 ans, alors que ce dernier menait une vie de gangster trépidante. « Elle était belle, drôle, intelligente et racoleuse - exactement ce dont j'avais besoin », m'a avoué César. C'est après leur déménagement en Floride que les choses se sont gâtées. Les mauvaises habitudes ont eu raison de leur respect mutuel.

Angela prétend avoir développé une relation platonique avec son « ex », dans le meilleur intérêt de Bobby et de Mélissa. Elle l'accuse tout de même de voler son argent.

Le fait est qu'Angela reçoit des prestations d'invalidité substantielles. La consommation abusive d'héroïne a endommagé sa moelle épinière et elle souffre de paralysie passagère. Ses enfants savent exactement quels médicaments lui administrer lorsque ces épisodes surviennent.

Angela dit avoir développé un sens des responsabilités « par peur de la mort ». La raison de sa récente rupture était la rechute de son copain. Après avoir quitté la chambre surpeuplée de Big Al, Mélissa et Bobby ont malheureusement été exposés aux seringues, au crack et aux « roxies » (l'oxycodone, mieux connue sous la marque de commerce OxyContin). Angela savait que si elle touchait de nouveau à ces substances, elle ne s'en sortirait pas vivante. De plus, elle accumulait les dettes envers des dealers de plus en plus menaçants.

Une fois installée à l'hôtel, Angela a fait de son mieux pour se comporter en mère aimante. Profitant d'un voyage de César à New York, elle a organisé un souper spaghetti agrémenté de jeux de société.

Avec le réchaud électrique et les boîtes de conserve empilées sur la commode, on aurait pu croire à une véritable scène de vacances. En effet, la peinture de style tropical au-dessus du lit, la grande porte patio vitrée et le balcon avec vue sur la piscine formaient un décor parfait pour ressortir les vieilles lettres d'amour que César lui avait écrites en prison. « Tu es ma lumière, ma joie et mon bonheur », a lu Angela à haute voix.

Cette semaine-là, Mélissa était en congé scolaire. Elle en a profité pour faire connaissance avec deux nouveaux amis : Alice, une grande fille svelte de 12 ans, et J.J., un garçon de 13 ans blagueur mais poli.

Angela a rempli un chaudron en faisant couler le robinet du bain, et l'a placé sur le réchaud afin de faire cuire les pâtes. « J'aime cuisiner pour nourrir toute la communauté », m'a-t-elle dit. Elle a ensuite sorti une paire de ciseaux et taillé en pièces une serviette de bain afin d'en faire des serviettes de table.

Parmi les autres invités présents à ce souper, il y avait Carmen, une femme d'âge mûr qui prétend avoir vécu à Hollywood et connu un tas de gens importants. Il est évident que son plan de carrière n'a pas fonctionné comme prévu.

Angela m'a présenté Carmen comme étant sa meilleure amie, ce qui n'a pas manqué de causer une petite crise de jalousie chez Mélissa. « Je croyais que c'était moi ta meilleure amie », a-t-elle crié à sa mère depuis le divan. Il est parfois rassurant de constater que les enfants sont encore des enfants...

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Angela ne s'inquiète pas pour l'avenir de Mélissa, qui « travaille bien à l'école et a une tête sur les épaules ». Elle ne peut malheureusement en dire autant de son fils. Il y a un an, celui-ci a remporté une bourse pour participer à un prestigieux camp sportif. Malheureusement, à l'été 2011, il s'est battu et a écopé d'un mois de prison. Il a raté le camp d'entraînement et sa rentrée scolaire a été un désastre.

Bobby n'a pas appris sa leçon et a continué de faire la fête comme s'il avait toute la vie pour rattraper son retard. Or ses jours d'insouciance vont se terminer bientôt puisqu'il a appris tout récemment qu'il sera papa.

Absent du souper spaghetti, Bobby a eu la chance de passer du temps avec sa mère, Carmen et quelques autres adultes en goguette le lendemain soir.

Cette fois, le lieu de rendez-vous était Old Town, un petit parc d'attractions situé le long de la route 192. Contrairement à Disney World, Old Town ne charge aucun prix d'entrée et laisse les gens déambuler à travers les manèges avec leurs contenants de bière fluorescents. Le but du voyage était d'assister à un concert de rap. Cette sortie a permis à Angela et Carmen de se libérer d'une énorme pression et de retrouver momentanément la gaîté de leur jeunesse.

Ce soir là, Angela portait un t-shirt noir avec un logo de Superman. « Super maman ! » était son cri de ralliement. Quant à Bobby, il arborait un t-shirt blanc immaculé acheté chez Walmart.

Étrangement, Bobby semblait avoir une quantité inépuisable d'argent de poche à sa disposition. Lorsque je l'ai interrogé sur ses sources de revenu, il m'a répondu sèchement qu'il vendait de la limonade. « Les touristes viennent à l'hôtel en grand nombre. Ils ont soif et je leur vends de la limonade. » Son porte-monnaie était constamment rempli de billets de 20 dollars. Quand Angela réclamait de l'aide pour payer l'épicerie, il lui répondait à la blague : « Est-ce que je suis un guichet automatique ? »

Notre virée nocturne a bien débuté. Le gérant a permis à Bobby d'entrer dans le bar afin qu'il rejoigne le rappeur sur scène et exécute quelques mouvements de break dance typiques des années 1980. « Regardez mon bébé, je suis si fière de lui », s'est exclamée Angela. Mais plus tard, Angela m'a avoué qu'elle connaissait la véritable source de revenus de son fils. « Dans la société, il y a les pauvres, la classe moyenne et les riches. Nous sommes pauvres et Bobby va prendre tous les moyens pour devenir riche. »

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J'ai passé un total de cinq jours à l'hôtel. C'était trop peu pour bien connaître sa centaine de résidents permanents, mais suffisant pour que ma perception d'eux change profondément. La première fois que j'ai rencontré Angela, elle me rendait mal à l'aise. C'est seulement lors de notre soirée à Old Town que j'ai fini par éprouver de la sympathie à son égard. Alors que nous étions attablés, elle m'a raconté que son plus vieux souvenir était de se promener à genoux sur le plancher avec les poignets ligotés. Quelle famille d'accueil ou quels parents étaient assez idiots pour attacher un enfant de la sorte ? Je n'en sais rien. Mais j'ai compris qu'il s'agissait de la première d'une longue série d'épreuves.

Une fois revenus à l'hôtel, je suis retourné dans la chambre d'Angela. Bobby y était, accompagné d'un ami au regard fuyant et d'une autre adolescente. Les enfants plus jeunes - Mélissa et ses nouveaux amis - dormaient sagement dans le lit, tête contre pieds.

Angela a fait jouer un DVD. Carmen a fait réchauffer les restes de spaghetti de la veille. Les adolescents se sont retirés sur le balcon pour se saouler mais lorsqu'ils sont rentrés, l'ami de Bobby évitait mon regard et semblait nerveux. Je me suis rappelé une conversation au sujet de ses exploits de vendeur de limonade. Bobby avait alors décrit son ami comme étant « complètement fou », sur un ton qui n'avait rien d'humoristique.

Lorsque les gars sont ressortis sur le balcon, Angela m'a supplié d'ouvrir ma chemise. « Il veut être certain que tu ne portes pas de micro caché », a-t-elle précisé. L'ami de Bobby craignait en effet que je sois un informateur de la police.

Les ONG qui militent pour le droit au logement ne savent pas quoi faire avec les familles de ce genre. Comment voulez-vous convaincre les contribuables de subventionner des logements sociaux, quand il est évident que ça ne règlera pas les problèmes de drogue, de décrochage et de pauvreté qui s'accumulent depuis des générations ?

Lorsque j'ai abordé cette problématique avec une activiste, celle-ci m'a conseillé de prendre pour exemple une famille plus convaincante, avec laquelle mes lecteurs pourraient trouver plus d'affinités. En effet, il y a dans cet hôtel quelques familles un peu plus recommandables. La première qui m'est venue à l'esprit est celle d'Ayele.

Née en Afrique, Ayele est une femme très enjouée qui anime des séances de prière hebdomadaires dans la salle de conférence de l'hôtel. En plus de ses deux enfants, Ayele a adopté une adolescente qui vivait dans la rue avec sa fillette de deux ans.

Ayele et son mari ont été escroqués par un prédicateur qui leur avait promis mer et monde en récompense de généreux dons. Son mari tente de refaire sa santé financière en travaillant de longues heures dans un restaurant. Sa fille aînée termine un cours d'esthétique. Tout ce qui manque à cette famille est de pouvoir retourner dans une vraie maison, et il se peut que le Congrès américain leur vienne en aide.

En effet, des politiciens républicains et démocrates se sont entendus pour déposer le Homeless Children and Youth Act. Ce projet de loi prévoit élargir la définition de l'itinérance pour y inclure toutes les personnes vivant à l'hôtel faute d'un véritable logement. Pour l'instant, seules les personnes vivant dans des centres d'accueil ou dans la rue sont considérées sans domicile fixe. Le changement législatif permettrait d'ajouter environ 700 000 enfants à cette catégorie.

Or ce projet de loi ne fait pas l'unanimité. Ses opposants soutiennent que les ressources doivent être accordées en priorité aux gens les plus vulnérables, c'est-à-dire ceux qui vivent dans la rue.

Les cyniques considèrent que cet argument est utilisé pour éviter de gonfler les statistiques et minimiser le problème de l'itinérance.

Quoiqu'il en soit, je ne crois pas que le Homeless Children and Youth Act solutionnera tous les problèmes vécus par Angela, César et leurs enfants. Mais il permettra peut-être d'éviter que leur situation ne se détériore davantage.

Deux semaines après notre soirée au bar, Angela m'a passé un coup de fil pour m'annoncer que ses enfants dorment maintenant sur le plancher de la chambre de Carmen. Les nuits impayées se sont accumulées et Jim - le gérant au grand cœur - a atteint les limites de sa compassion.

« Nous sommes vraiment dans la rue maintenant », m'a avoué Angela. Son chèque d'invalidité n'est pas arrivé et l'avenir s'annonce plus sombre que jamais.

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