Artiste rime-t-il avec névrose?

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Artistes et santé mentale
Artistes et santé mentale

Depuis longtemps, on associe artiste et folie, comme si l'autre inspirait l'un. Est-ce possible d'être artiste sans être malheureux et névrosé? Notre journaliste a posé la question aux principaux intéressés.

Que l’on pense à Hemingway, Baudelaire, ou plus près de nous, Nelly Arcan et Dédé Fortin, deux choses nous viennent à l’esprit: leur génie créatif, mais aussi la souffrance morale qui les a conduits à leur perte. Est-ce à dire pour autant que leur trouble émotionnel nourrissait leur créativité?

Ce qu’en pense la nouvelle génération

Danseur et chorégraphe pour la compagnie Cas Public, Pierre Lecours affirme que les pièces préférées de son répertoire ont été créées lors de ruptures amoureuses ou de graves blessures physiques. Artiste masochiste? Peut-être!

L’auteur-compositeur-interprète Alexandre Désilets explique: «Ma création se fait dans la sérénité. Lorsque je suis dans le doute, la peur, l’angoisse, je me renferme un peu plus sur le monde (…) Inversement, il m’est arrivé de me sortir de ces moments de down grâce à la création».

Alexandre Desjardins-Brunet, dessinateur, affirme quant à lui: «Je dois me sentir serein pour créer, sinon tout ce que je dessine finit immanquablement dans la corbeille».

La chanteuse Gaële confie: «Une sensibilité oui, une hypersensibilité, non! Pour moi, un artiste n’est pas juste une émotion sur pattes; il est aussi un artisan qui met tout en œuvre pour faire ressortir la sensibilité des gens avec qui il partage son art».

Jérôme Minière, artiste touche-à-tout, pense qu’effectivement création et hypersensibilité peuvent avoir un lien, mais il nuance: «Par contre, tous les gens hypersensibles ne vont pas forcément l’exprimer de manière artistique. L’équation n’est pas systématique».

Le culte de l’artiste martyre

Difficile donc de soutenir la thèse que pour être artiste, il faut forcément souffrir, même si, avouons-le, les médias cultivent ce mythe et le rendent attrayant. Il n’y a qu’à voir la puissance d’évocation que représente encore Marylin Monroe et le mystère entourant sa mort, ou plus récemment l’insistance faite sur les dépendances aux drogues ou à la boisson ayant entrainé les décès prématurés d’Heath Ledger, Amy Winehouse, Michael Jackson et Whitney Houston.

À croire que la normalité, si elle existe, est moins vendeuse. François Bertrand, psychologue de l’Institut universitaire en santé mentale de Québec, et directeur artistique du programme de soutien aux artistes peintres «Vincent et moi», s’en offusque: « Il faut absolument lutter contre ce cliché. On n’est pas une maladie. On a une maladie. Chez nous, les artistes ne sont jamais jugés sur leur état mais bien sur leurs œuvres. Une œuvre doit exister par son essence, et non par celui qui l’a créée».

Puissant facteur d’isolement, la maladie permet un regard différent sur le monde, mais jusqu’à un certain point seulement. Lors d’un colloque qui s’est tenu à Lausanne (Suisse) en 2010, le neuropsychologue Sébastian Dieguez déclarait: «Une sorte de fenêtre pathologique permet l’éclosion d’une œuvre. Néanmoins, il faut de la discipline et de l’organisation pour créer, écrire, composer. Trop développée, la maladie a détruit la carrière de nombreux artistes.»