États-Unis: Le Super Mardi se déroule aujourd'hui aux primaires républicaines

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ROMNEY SANTORUM GINGRICH
L'attention se porte maintenant vers le super mardi, journée au cours de laquelle autant d'États iront simultanément aux urnes pour à leur tour se prononcer sur l'investiture du Parti républicain. | AP

(Radio-Canada) Après la tenue de primaires et de caucus dans une dizaine d'États américains, l'attention se porte maintenant vers le super mardi, journée au cours de laquelle autant d'États iront simultanément aux urnes pour à leur tour se prononcer sur l'investiture du Parti républicain.

Suspense et spectacle : voilà le scénario auquel on doit s'attendre lors de cette soirée, selon Karine Prémont, professeure de science politique au Collège André-Grasset et chercheure à l'Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques.

À l'aube de cette série de batailles électorales importantes, l'intrigue se tissera à coups de jeux idéologiques mais aussi de publicités dont les coûts atteindront des millions de dollars, ajoute-t-elle.

Avec 419 délégués à répartir, les 10 États en jeu fournissent plus du tiers des délégués qu'un candidat doit recueillir pour obtenir la nomination de son parti.

« Cette année, le super mardi est moins super que d'habitude », précise toutefois Michel C. Auger, correspondant de Radio-Canada à Washington. À titre comparatif, une vingtaine d'États tenaient des caucus et des primaires en 2008. Le super mardi compte en outre moins de scrutins dans des États populeux, comme la Californie ou New York, que chez les démocrates en 2004, par exemple.

« Mais ça reste la journée où il y aura le plus de délégués qui vont être choisis dans toute la course à l'investiture républicaine », poursuit le journaliste.

À cette étape-ci de la course, il n'est pas rare que l'issue n'en soit pas encore scellée. Karine Prémont rappelle à quel point la lutte était serrée entre les démocrates Hillary Clinton et Barack Obama à la veille du super mardi, en 2008. « Ce qui est inhabituel, c'est que la lutte se fasse encore à quatre, analyse-t-elle. Habituellement, il reste les deux candidats les plus sérieux et les autres ont quitté. »

Cette année, les « super comités d'action politique (super PAC) », autorisés depuis 2010, sont venus changer la donne. Il y a deux ans, la justice américaine a jugé inconstitutionnels les plafonds imposés aux dons faits aux comités politiques indépendants, c'est-à-dire qui ne sont pas reliés aux candidats eux-mêmes, mais qui militent souvent en faveur de l'un d'eux. Seules restrictions : ces groupes ne peuvent pas donner directement de l'argent aux candidats et ne doivent pas coordonner leur campagne avec eux.

Des entreprises et des multimillionnaires injectent ainsi des centaines de milliers de dollars, voire des millions, pour venir en aide à leurs candidats favoris, ce qui leur permet de rester dans la course.

C'est l'un des facteurs qui expliquent que Mitt Romney n'ait pas mieux fait jusqu'ici, malgré les moyens financiers importants dont il dispose et une meilleure organisation électorale que ses rivaux. À la fin janvier, Mitt Romney avait dépensé près de 56 millions de dollars, plus du double des trois autres candidats toujours en lice réunis.

En tout, les groupes indépendants, super PAC en tête, ont jusqu'ici dépensé 66 millions de dollars en publicités.

Les candidats ont également bénéficié de la visibilité que leur ont procuré les débats télévisés à l'échelle nationale. Pas moins de 20 joutes oratoires - s'apparentant souvent à des concours de personnalité, selon Mme Prémont - ont été organisées jusqu'ici par les grands réseaux de télévision, donnant un sérieux de coup de pouce aux candidats disposant de moins de moyens que le meneur pour rejoindre les électeurs.

« Mitt Romney remportera probablement la plupart des délégués lors du super mardi. Après, la course continue, État après État, goutte à goutte. C'est comme le supplice de la goutte. » — Jack Lindley, président du Parti républicain du Vermont, sur les ondes de CNN

Les origines du super mardi

Pour contrer la tendance des premiers États du calendrier électoral à rendre quasi inéluctable la nomination de candidats moins représentatifs de leurs positions, les démocrates des États du Sud, davantage conservateurs, décident de faire entendre une voix forte. Convaincus de l'incapacité de candidats dits libéraux à remporter l'élection présidentielle - le candidat démocrate Walter Mondale, un libéral du Nord des États-Unis, a par exemple perdu devant le républicain californien Ronald Reagan, en 1984 - plusieurs États décident de regrouper leurs primaires à la même date.

Le premier super mardi s'est déroulé au Texas, en Floride, au Tennessee, en Louisiane, en Oklahoma, au Mississippi, au Kentucky, en Alabama ainsi qu'en Georgie, en mars 1988. D'autres États se sont ensuite joints au mouvement, le calendrier électoral variant d'année en année. Le super mardi, qui reçoit une grande attention médiatique en raison de son importance mathématique, ne répond plus à un concept géographique ou idéologique. En 2008, 24 États (une vingtaine pour chacun des partis, plusieurs États tenant les élections des deux formations à la même date) avaient organisé leur primaire ou leurs caucus cette journée-là. Ils procuraient aux républicains le tiers des délégués, et aux démocrates la moitié des leurs.

Les États à surveiller

Avec ses 66 délégués à la clé, l'Ohio est considéré comme le premier prix du concours électoral de mardi, non seulement en raison de son nombre important de délégués, mais aussi à cause de son importance stratégique et symbolique.

« L'Ohio est habituellement un État pivot lors de l'élection générale. C'est toujours très serré, très chaudement disputé, et les candidats y dépensent énormément d'argent. On dit souvent qu'aucun président républicain n'a réussi à l'emporter sans avoir remporté la bataille en Ohio », explique Karine Prémont, coauteure, avec Élisabeth Vallet, du Petit guide des élections présidentielles américaines 2012. Un candidat doit donc montrer qu'il peut bien faire dans cet État en vue de la présidentielle de novembre.

L'État octroie en outre une prime au gagnant. Ainsi, le candidat qui obtient le plus de votes dans un district obtient automatiquement les trois délégués de ce district, un mode de répartition qu'on surnomme winner-takes-all. Quarante-huit délégués sont répartis de cette façon, le reste étant alloué proportionnellement en fonction du vote à l'échelle de l'État.

Si un candidat obtient 50 % des suffrages exprimés, il remporte cependant la totalité des délégués de cet État, ce qui explique la volonté des candidats d'y mener une campagne intensive, afin de priver celui qui terminera en tête d'un nombre trop élevé de délégués.

Présentement, Rick Santorum, l'un des deux principaux candidats lors des derniers scrutins, mène dans cet État. « Si Santorum gagnait l'Ohio, ce ne serait psychologiquement pas très bon pour Romney », fait remarquer Michel C. Auger.

Il faut par ailleurs surveiller ce qui se passera dans les autres États les plus populeux, les plus payants en termes de délégués, fait valoir Karine Prémont.

Le Tennessee, où Rick Santorum domine dans les intentions de vote, fournit 58 délégués. « Même si ses chances s'amenuisent au fil des semaines, il est encore en avance dans [ces deux] gros États. Ce n'est pas nécessairement terminé pour lui », analyse la politologue. « Le nerf de la guerre, c'est l'argent, pour pouvoir être très présent dans ces États et dans les États où c'est plus serré », ajoute Mme Prémont.

Le Washington Post estime en outre que l'Oklahoma pourrait être le théâtre d'une des batailles les plus intéressantes. Même si Mitt Romney n'y est pas très populaire, il pourrait cependant s'immiscer entre M. Santorum, en tête des sondages, et M. Gingrich si ceux-ci se disputent trop chaudement le vote des conservateurs.

La Georgie, un État du Sud très conservateur qui offre de son côté 76 délégués répartis proportionnellement, pourrait procurer sa deuxième victoire à Newt Gingrich, qui en a déjà été le représentant pendant deux décennies. Si sa popularité est en baisse à l'échelle nationale, il mène présentement dans les sondages dans cet État devant Rick Santorum. M. Gingrich a négligé les dernières courses pour se concentrer sur celles de mardi prochain. Une défaite serait pour lui dévastatrice, et il pourrait ensuite difficilement justifier son maintien dans la course.

Les autres scrutins s'annoncent moins palpitants. Le Massachusetts et la Virginie procurent eux aussi quelques dizaines de délégués, mais Mitt Romney vogue vers une victoire facile dans ces États. Il a été gouverneur du premier et il livrera, dans le deuxième, un duel qui l'opposera au libertarien Ron Paul, les deux autres candidats ne s'étant pas qualifiés pour faire inscrire leur nom sur le bulletin de vote. Il devrait en outre sortir vainqueur de la primaire du Vermont.

Toujours en quête d'un premier gain, Ron Paul a indiqué qu'il consacrerait davantage d'énergie aux États qui ont opté pour des caucus et dans ceux qui tiennent des primaires où les délégués sont répartis de façon proportionnelle.

Il a notamment ciblé les caucus de l'Idaho, qui pourraient s'avérer les plus intéressants. C'est là qu'il avait enregistré ses meilleurs résultats lors de l'investiture républicaine de 2008. L'État compte une importante proportion de mormons, la religion de Mitt Romney, un facteur qui pourrait favoriser ce dernier.

L'Alaska et le Dakota du Nord, deux États tenant des caucus pour lesquels on ne prévoit pas un taux de participation très élevé, sont les derniers États en jeu.

« Ce n'est pas encore très clairement marqué qui va ressortir gagnant du super mardi », résume Mme Prémont.

Un test important pour Romney

Cette étape est particulièrement importante pour Mitt Romney, estime Mme Prémont, puisqu'il était perçu au départ comme le candidat naturel de ce parti. Celui qui devait collectionner les victoires faciles a cependant dû, depuis le début de la course, « livrer une lutte dans chaque État », se contenant souvent de « victoires à l'arraché ».

Mal-aimé des conservateurs, Mitt Romney doit depuis le début de la campagne faire face à une nouvelle saveur du mois : Bachmann, Perry, Cain, Gingrich, Santorum, la plupart tombés au combat depuis.

Fort de sa double victoire en Arizona et au Michigan, le 28 février, puis d'une autre au Wyoming le lendemain, l'ancien gouverneur du Massachusetts part toutefois avec une longueur d'avance sur ses adversaires, convient-elle. « Mais il n'a pas non plus eu de victoire décisive, notamment au Michigan », son État natal, où Rick Santorum a obtenu des résultats honorables, fait-elle observer. Ce n'est pas nécessairement la poussée qu'il souhaitait avoir pour être sûr de remporter la journée du super mardi. »

C'est donc « symboliquement et mathématiquement fondamental pour Romney de bien faire, de bien paraître pour ne pas avoir à s'inquiéter par la suite », explique Mme Prémont.

Michel C. Auger abonde dans le même sens, soulignant l'« importance psychologique » que revêt l'issue du vote de mardi.

« Normalement, le Parti républicain est un parti discipliné. Il finit par aller avec le candidat que les bonzes du parti choisissent, même s'ils ont des doutes, comme c'était le cas en 2000 avec George W. Bush, rappelle-t-il. Cette fois-ci, il y a de grosses réticences que Romney ne réussit pas à apaiser. »

« S'il réussissait à gagner une majorité des États de mardi prochain, sa capacité à être le candidat du parti va être très augmentée. À l'inverse, si Gingrich en gagne deux ou trois dans le Sud, et Santorum trois ou quatre autres, si les trois candidats majeurs sont en fait à égalité en sortant du Super Tuesday, on aura alors une longue course devant nous », prédit-il. « Mitt Romney pourrait "conclure la vente" au Super Tuesday. Mais s'il le fait, il va la conclure de façon psychologique et non en nombre de délégués. »

Le chiffre magique : 1144

Le candidat qui remportera l'investiture du parti doit obtenir l'appui de 1144 des 2288 délégués en jeu. Mitt Romney, qui mène au chapitre des délégués, peut jusqu'à maintenant compter sur quelque 150 délégués, le triple de son plus proche rival, Rick Santorum. Même en additionnant les quatre centaines de délégués en jeu le 6 mars - une hypothèse strictement mathématique relevant de la politique-fiction - on est loin du seuil minimal nécessaire, qui pourrait être atteint beaucoup plus tard dans la course, voire à la convention, en août prochain. Mais son avance pourrait alors devenir insurmontable.

Il n'a évidemment pas besoin de remporter tous les États, analyse le journaliste, mais s'il cumule suffisamment de victoires et qu'il suit de près le gagnant dans ceux qu'il perd, « il pourra alors davantage projeter l'image d'un gagnant et prendre une sérieuse option sur la nomination républicaine », avance Michel C. Auger.

On pourrait parler d'une victoire significative pour Mitt Romney mardi s'il remporte cinq États ou encore la moitié des délégués, estime le correspondant. « Son problème, depuis le début, c'est qu'il n'a pas pu aligner plusieurs victoires de suite. S'il avait vraiment une grosse victoire, cela conforterait son statut. »

« À partir de ce moment, il aura suffisamment de délégués pour que ça devienne à peu près impossible pour les autres candidats de le rattraper », renchérit en outre Karine Prémont. Dans le cas contraire, des résultats mitigés lors du super mardi pourraient le suivre jusqu'à l'élection présidentielle, même s'il sort ultimement vainqueur de la convention républicaine.

« Si Romney ne réussit pas à s'imposer de façon marquante à l'étape du super mardi, ses chances de battre Obama, si jamais il sort finalement vainqueur de cette course, ne sont pas très élevées. » — La politologue Karine Prémont
« D'une façon ou d'une autre, ce super mardi doit être décisif si les républicains veulent éviter de continuer à s'entredéchirer comme ils le font à l'heure actuelle », analyse Mme Prémont.

Faut-il s'attendre à ce que des candidats se retirent à l'issue du super mardi? « En temps normal, c'est ce que les candidats qui n'ont pas de chances de l'emporter, ont tendance à faire », rappelle-t-elle.

Mais les super PAC pourraient leur permettre malgré tout de rester longtemps dans la lutte, étirant une course à l'investiture déjà très longue...

Complexe, vous dites, la mécanique électorale ?

Les règles électorales varient d'un État à l'autre, ce qui rend le processus fort complexe. Certains États organisent des caucus, réservés aux militants et sympathisants du parti, tandis que la majorité préfère tenir une élection primaire, qui donnent la voix aux électeurs.

Seuls les électeurs qui ont déterminé leur allégeance à une formation peuvent voter aux primaires dites fermées.

Les primaires ouvertes permettent au contraire à tous les électeurs de se prononcer. Comme les adeptes du parti adverse peuvent eux aussi y participer, on parle alors de cross over primaries. Si cette pratique ouvre la voie à un vote stratégique, elle reste marginale.

Enfin, les primaires semi-fermées s'adressent aux électeurs affiliés à un parti. Ils excluent ceux de partis adverses, mais autorisent les électeurs indépendants à voter.

Mardi prochain, la grande majorité des États tenant une élection primaire ouvrent le vote à tous les électeurs. Seul l'Ohio tient une primaire fermée, tandis que le Massachussetts organise une primaire semi-ouverte. Trois États tiendront des caucus.

La plupart des États allouent un certain nombre de délégués en fonction des votes recueillis par les candidats à l'échelle de l'État et une autre partie en fonction des votes obtenus dans chaque district.

Cette année, une minorité d'États allouent tous les délégués de l'État au candidat ayant recueilli le plus de voix, une méthode de répartition des votes appelée winner-takes-all. Aucun État du super mardi n'a adopté cette approche.

Dans la majorité des cas, les États répartissent leurs délégués de façon proportionnelle entre les candidats ayant reçu un seuil minimal de voix (qui varie d'un État à l'autre) ou encore ont recours à une forme de partage hybride, dont les règles varient ici encore en fonction de l'État.

Lors d'une répartition hybride, le scénario habituel octroie à un candidat un nombre de délégués proportionnel aux résultats obtenus à l'échelle de l'État, mais opte pour la formule du « gagnant remporte tout » en ce qui concerne les délégués alloués en fonction des résultats obtenus dans les districts.

En tout, les 10 États qui voteront mardi prochain disposent de 437 délégués à la convention de l'été prochain. Toutefois, dans chaque État, une minorité de délégués - dits unpledged - n'ont pas à voter en fonction des résultats obtenus, en raison de leur statut au sein de la formation (un gouverneur par exemple). Dans le cas spécifique de mardi, 419 des 437 délégués sont en jeu.

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