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22/10/2015 11:26 EDT | Actualisé 22/10/2016 05:12 EDT

Justin Trudeau doit imposer le vote visage découvert

Le Canada ne pouvait pas imaginer instaurer les élections à date fixe tout juste avant l'Halloween aux quatre ans et permettre le vote à visage couvert sans que ces ingrédients ne provoquent des dérapages. Ils ne sont pas tous drôles. Le premier ministre a le droit et le devoir de jeter un regard critique même sur l'héritage de son père.

Justin Trudeau informe Barack Obama de la fin des frappes aériennes du Canada en Syrie et en Irak, effectue une sortie matinale à la station de métro de sa circonscription pour remercier ses électeurs, reçoit un déluge de félicitations internationales dues en bonne part au prestige de Pierre-Elliot Trudeau, annonce immédiatement la date de formation du nouveau Conseil des ministres qui assurera la parité des sexes, profite d'une débauche de photos flatteuses pour sa tronche de star... Le nouveau premier ministre du Canada connaît un début de mandat canon!

À Québec, Philippe Couillard attaque aussitôt les souverainistes ébranlés, qu'il dit pourtant ne pas craindre, et propose un ralliement suspect à la position présumée de Justin Trudeau sur la marijuana. Pas si certain que le couple Couillard-Trudeau va danser du même pas. Philippe Couillard avait fait son lit du côté de Thomas Mulcair et prône une austérité étroite que Justin Trudeau dénonce.

Pierre Karl Péladeau, qui échappe en plus le précieux Stéphane Bédard, peut difficilement pavoiser sur le passage de 4 à 10 élus bloquistes : le chef du Bloc québécois a de nouveau été battu dans son comté, le pourcentage du vote favorable à la souveraineté est tombé sous les 20 % et l'ennemi fédéraliste, centralisateur et multiculturaliste par excellence, le Parti libéral du Canada, a obtenu sa première majorité de sièges au Québec depuis... Pierre Elliot Trudeau. La lune de miel entre Justin Trudeau et les Québécois paraîtra longue pour l'amant souverainiste évincé.

Au plan économique, Justin Trudeau profite d'une grande marge de manœuvre. Il s'est rangé à gauche sur de possibles hausses d'impôts pour ceux qui déclarent plus de 200 000 $ de revenu annuel, sur le retour possible de déficits, sur le Partenariat Transpacifique à dévoiler au grand jour et la création d'emploi. Le NPD, croyant ratisser plus large, avait au contraire négocié un fatal virage à droite. La mise en œuvre des engagements de Justin Trudeau dans un mandat minoritaire aurait pu être périlleuse. Majoritaire au point qu'on a l'impression depuis mardi que tout le monde a voté pour lui, il a tout le temps du monde.

Le Québec et le Canada, comme la Grande-Bretagne, l'Allemagne et d'autres puissances d'Europe ont dû le faire, devront se pencher sur le multiculturalisme. Cette doctrine complexe a des relents d'angélisme : vivre et laisser vivre, favoriser toutes les expressions culturelles et religieuses, les encourager et les accommoder en tout lieu et s'enrichir de la diversité. Je partage les valeurs d'ouverture que cette approche suggère. Je n'en partage pas les moyens choisis. Ils ont l'effet contraire.

La Charte des droits du Canada est la pierre d'assise du multiculturalisme canadien. Elle a été enchâssée par Pierre-Elliot Trudeau dans la Constitution canadienne dans le but d'assurer la primauté des droits individuels sur les droits collectifs. Ce tour de force du très habile et peu scrupuleux Trudeau père a permis le démembrement de la Charte de la langue française de René Lévesque au Québec et planté une durable épine au pied des souverainistes. C'en était le but.

Ce multiculturalisme a triomphé durant la campagne électorale sur le pourtant anecdotique incident du niqab. Une femme qu'on prétend associée à une mouvance islamique radicale obtient le droit de prêter serment de citoyenneté couverte d'un voile cachant l'entièreté de son visage. Le Parti conservateur décide d'enflammer l'affaire à des fins électorales moches, misant sur la xénophobie de beaucoup trop de gens au Canada et au Québec. Le Bloc québécois tente à la fois, et sans succès, d'expliquer autrement son opposition et de récupérer l'affaire : ni pour le port du niqab, ni pour le racisme de la stratégie conservatrice. Le NPD, assis entre deux chaises - la Québécoise hésitante sur le niqab et l'Ontarienne qui n'y voit rien de mal - y laisse ses premières plumes.

Tel était bien le calcul des stratèges libéraux autour de Justin Trudeau. Réussi. Justin Trudeau a raison de ne pas s'acharner sur une seule personne qui en appelle aux tribunaux pour protéger son choix de porter le niqab. Ce faisant, par contre, il positionne son parti et maintenant le Canada en faveur d'une généralisation de l'assermentation et surtout du vote à visage couvert. C'est dangereux et ça reviendra vite la hanter.

Pour exemple, cette photo (ci-dessus) prise le jour du vote à un bureau de scrutin à Bécancour. À travers le Québec, des centaines d'électeurs narquois en désaccord avec la position de Justin Trudeau se sont présentés aux bureaux de vote le visage couvert de sacs de patates, de masques d'Halloween ou d'accoutrements rivalisant d'originalité. Toutefois, le port en toute légalité du costume ignoble et lâche du Ku Klux Klan, c'est autre chose!

Le Ku Klux Klan est l'expression la plus dégoûtante de la prétention de supériorité de la soi-disant race blanche. Le KKK est, de triste mémoire, l'auteur de destructions sanglantes, de ségrégation violente et d'assassinats d'Afro-américains esclaves et descendants d'esclaves, souvent par lynchage ou immolation. Cette pure lâcheté raciste s'exerce souvent sous l'oeil complaisant des autorités américaines. Qu'on ne me dise pas que c'est une petite blague, donc. On ne rigole pas avec ça. Le KKK et l'esclavage sont la honte historique de l'Amérique avec le génocide des Premières nations.

Jamais un partisan du KKK n'aurait le courage de s'afficher à visage découvert.

Je suis certain que le nouveau premier ministre du Canada est aussi hostile et dégoûté que moi à la simple évocation du KKK. C'est donc malgré lui que le droit reconnu par Justin Trudeau de voter ou prêter serment à visage couvert est récupéré par ces gens aux valeurs immondes. Mais la loi est la même pour tous.

On ne peut pas être plus opposés au plan idéologique que l'intégrisme musulman et le racisme du KKK. Aujourd'hui, les deux abusent de la bonasserie de la Charte des droits du Canada, qui n'est qu'une des conséquences du multiculturalisme canadien. La ghettoïsation des communautés immigrantes est une autre conséquence du multiculturalisme, l'absence de références communes pour vivre ensemble aussi, tout comme l'incompréhension et la peur de la différence, donc le racisme. Le multiculturalisme, sous des airs de bienveillance, isole les communautés plutôt que de les rapprocher.

L'anthropologue en moi s'affirme le contraire d'un xénophobe et d'un raciste. Je les méprise. J'embrasse la diversité. Elle me fascine et me séduit tout comme elle le fait, je suppose, pour le nouveau Premier ministre du Canada. Pour s'exprimer et se partager harmonieusement dans l'espace public, la rue, les commerces, parmi les élèves d'une école et les travailleurs d'une entreprise, les salles de spectacle et les restaurants, cette diversité a besoin d'un noyau de références et valeurs communes : égalité des sexes, exclusion de toute discrimination, choix d'une langue de référence connue par tous, primauté du Droit et neutralité religieuse de l'État en sont des exemples évidents.

Le droit de porter le niqab lors de l'assermentation ou du vote ne s'oppose à aucune de ces valeurs en soi. Il s'agit plutôt d'une règle qui tiendrait de la sécurité et de la démocratie, peut-être du respect: l'identification d'un citoyen ou d'un électeur dans l'exercice d'un privilège réservé. C'est pour ça qu'on met des photos sur les pièces... d'identité. C'est toutefois par complaisance multiculturaliste qu'on néglige et met en péril la démocratie, la sécurité et le respect.

Le Canada ne pouvait pas imaginer instaurer les élections à date fixe tout juste avant l'Halloween aux quatre ans et permettre le vote à visage couvert sans que ces ingrédients ne provoquent des dérapages. Ils ne sont pas tous drôles. Le premier ministre a le droit et le devoir de jeter un regard critique même sur l'héritage de son père.

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