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15/07/2012 10:28 EDT | Actualisé 14/09/2012 05:12 EDT

Jean Charest, ou Le douteux pari du vote estival

CP

Le gouvernement libéral de Jean Charest a convaincu plusieurs Québécois qu'il était dans leur intérêt que les frais de scolarité soient dramatiquement augmentés. Il a misé sur ce que la nature humaine a parfois de moins noble : « Je veux pas payer! ». Ainsi, ce à quoi on ne contribue pas par nos impôts devient gratuit par la magie de la droite ou est payé par quelqu'un d'autre. Il n'a pas hésité à recourir à la demie vérité et au franc mensonge, provoquer une crise sociale et distiller la colère afin de s'imposer défenseur de la loi et l'ordre. Le PLQ a ainsi puisé à pleines mains dans le marché déjà mis à mal d'une ADQ bien malheureuse dans le corset de la CAQ, mais qui en a rapidement pris le contrôle idéologique. Sans égards pour les enjeux sociaux, intergénérationnels ou économiques, Jean Charest les a même fuis, escamotés ou travestis afin que tout l'État ne devienne qu'une machine sacrifiée entière à la réélection du chef.

Pour ce faire, il en a appelé au soutien souvent complaisant, parfois institutionnel et pas toujours sincère de plusieurs éditorialistes et chroniqueurs affirmant qu'une hausse des droits de scolarité n'allait avoir aucun effet sur la fréquentation des universités. L'augmentation d'une prix d'un service de 82% n'allait pas en inhiber la consommation. Adam Smith se gratte la crâne...

Ça n'a cependant pas si mal marché. Assez bien pour qu'on tente de nous refaire le coup. Cette fois, l'énoncé contraire à toute logique est que le déclenchement en plein été d'une campagne électorale sert bien la démocratie. On nous affirme sans broncher qu'on s'y lancera au cœur des vacances et qu'on votera au lendemain de la dernière longue fin de semaine de l'été pour que les gens, justement, aient l'esprit libre et puissent le consacrer tout entier à la campagne électorale. La meilleure indication que le scrutin pourrait être annoncé dès le 1er août est que plusieurs « chroniqueurs » (non-journalistes qui occupent de l'espace média, plusieurs avec une pertinence certaine, d'autres avec des ordres de marche qui ne le sont pas moins) ont immédiatement repris ce « spin » au fond tout à fait idiot du cabinet de Jean Charest. Ainsi, une campagne électorale allant se dérouler entièrement au cœur des vacances estivales est le geste d'un grand démocrate, et bien sûr pas du tout craintif des débats, de la confrontation à son bilan, de l'argumentaire des étudiants qui reprennent le sentier de la guerre, de la Commission Charbonneau, de l'effritement d'un Conseil des ministres qui n'est plus apte à gouverner...

Jean Charest fait le constat que l'électorat du Parti québécois est plus mobile. En août, les travailleurs, la classe moyenne, les familles et les jeunes sont en congé, en déplacement, entre le BBQ et la piscine, sur la côte est des États-Unis, en Gaspésie ou en voyage d'échange pour les jeunes qui le peuvent. En menant une campagne au cœur des vacances, alors que tous ont légitimement la tête à tout sauf à ce dont on les gave à l'année, Jean Charest calcule que le Parti québécois aura du mal à « sortir son vote ».

En revanche, dans la grande tradition libérale, Jean Charest croit que la clientèle plus âgée lui appartient en propre. Il assume que ces électeurs plus sédentaires seront aussi plus faciles à faire voter. Le PLQ s'accroche à la disposition en effet légitime de bureaux de vote dans les résidences pour aînés, mais s'oppose avec la lâcheté qu'on lui connaît à ce que de tels bureaux soient localisés dans les institutions d'enseignement. C'est cousu de fil blanc, cette tactique d'un cynisme glauque. Qui s'en étonnera?...

En développant un argumentaire minutieux, les « spin doctors » de Jean Charest ont embrigadé ces mêmes rigoureux chroniqueurs et éditorialistes derrière l'idée qu'une campagne estivale n'a pas d'effet à la baisse sur la participation, alors que c'est de façon généralisée qu'elle est à son plus bas au Québec avec moins de 60% en 2008. En vérité, les stratèges de Jean Charest parient que sa tentative d'éviter la mise à pied par son propre caucus peut marcher si le taux de participation chute encore, et le plus bas sera le mieux. Jean Charest suppose que le Parti québécois assumera l'essentiel du recul dans la participation, justement parce que son électorat est mobile, mettant peut-être quelques comtés supplémentaires à sa portée.

Je crois que Jean Charest se trompe. 36 ans plus tard, la génération qui essaie de profiter d'une retraite bien méritée et pas trop inconfortable dans les résidences de nos aînés est celle qui a élu René Lévesque en 1976. Il est bien révolu le temps où le PLQ pouvait emmener voter tout électeur de plus de 65 ans avec la quasi-certitude d'un vote libéral. Il est bien révolu le temps des campagnes de peur. Il est bien révolu le temps où l'accompagnateur de l'aîné dans l'isoloir en incitera un assez grand nombre à mettre son X à la « bonne place » pour faire la différence. Des groupes représentant les aînés ont été parmi les premiers à soutenir la mobilisation étudiante. Ils sont à bien des égards notre conscience, notre sagesse, notre compassion et notre meilleur jugement. Jean Charest risque fort de payer le gros prix pour sa fourberie, comme John Turner en 1984 et Daniel Johnson fils en 1994.

Cette stratégie de Jean Charest n'en impose pas moins un rappel névralgique : il faut voter. Le travailleur de la classe moyenne au chalet avec sa famille à la Fête du travail peut bien pester contre la malhonnêteté de Jean Charest. S'il ne l'exprime pas par un X placé ailleurs qu'auprès du nom d'un candidat libéral, Jean, lui, il s'en fout. Il rit. Au contraire, ce dont le Québec a besoin, c'est je crois un changement très net et intègre, un programme neuf et mûr à la fois ( www.pq.org ), une équipe digne de confiance au sein d'un gouvernement majoritaire.

Si d'ailleurs les étudiants comptent inciter les jeunes à participer à l'élection, dans le respect de la loi, quiconque leur ferait obstacle est bien malvenu. Le gouvernement a détenu tous les pouvoirs pendant neuf ans et méprisé dans un grand rire les centaines de milliers de jeunes qui ont donné une âme à la rue. « Allez donc voter si vous n'êtes pas contents! » grogne-t-on, un peu à juste titre, à l'endroit du mouvement étudiant. Et lorsque le mouvement étudiant souhaite en effet encourager les jeunes à voter, on le menace de sanctions en vertu de la loi électorale. Bien sûr, elle doit être appliquée, mais aussi judicieusement interprétée. Encourager la participation, c'est faire le travail du DGE en plus du DGE ou à la place du DGE. C'est sain, légitime et souhaitable. Nous avons tous bien compris que les étudiants ne souhaitent pas dire aux leurs pour qui voter. Le mouvement veut rappeler pour qui ne pas voter...

Le vote est le recours ultime, parfois la seule voix du citoyen en démocratie. Si au moment d'y recourir on tente de l'en décourager par des menaces de sanctions ou par le choix d'une campagne lâche en plein été, que reste-il de notre démocratie dont près de la moitié des bénéficiaires se sont déjà détournés?

On souhaiterait toujours que les gens ne votent pas tant contre quelque chose que pour quelque chose d'autre. L'engagement d'instaurer les élections à date fixe du Parti québécois en est un exemple d'une criante actualité. Ce genre d'exercice passe toutefois par l'information, la discussion et le débat sains. Jean Charest fait le choix d'éviter qu'une campagne électorale déjà trop courte n'ait réellement lieu. Il incite ainsi davantage de Québécois à ne voter que contre quelque chose, au lieu de le faire en faveur d'un programme, d'une idée, d'un pays. J'ai bon espoir que les Québécois lui en feront payer le prix en votant contre lui, contre son régime, contre la corruption et contre le cynisme qui en seront les signatures historiques. Ne renonçons quand même pas à l'effort de faire un choix éclairé parmi les programmes, les idées et les candidats.