LES BLOGUES
17/02/2013 11:49 EST | Actualisé 19/04/2013 05:12 EDT

Le droit à la bombe nucléaire n'appartient pas à toutes les nations

AFP

Cette semaine Kim Jong-un a fait sauter une bombe atomique. La Corée du Nord en est à son troisième essai. Lorsque nous réalisons que, en comparaison, les Américains ont procédé à 1054 tests du genre entre 1945 et 1992, certains se demandent en quoi cela n'est pas de l'hypocrisie. Pourquoi certains pays auraient le «droit» à l'arme nucléaire et d'autres non?

L'utilisation d'une bombe atomique contre des civils est, sans l'ombre d'un doute, un horrible crime contre l'humanité, mais le droit de la posséder à des fins défensives ou tactiques n'est pas sans fondements. N'oublions pas, d'ailleurs, que plusieurs de ceux qui ont inventé cette machine infernale pour les États-Unis durant la Seconde Guerre mondiale étaient des réfugiés juifs allemands, effrayés par l'ambition d'Hitler d'être le premier à la posséder. Afin de décortiquer la question, il faut la séparer en deux. Avant de considérer la provenance et la nature de ce droit, il faut le délimiter là où l'utilisation d'un tel droit serait légitime. L'État possède des armes dans l'optique d'accomplir deux choses éthiquement admissibles: celui de protéger son peuple, son territoire et ses lois contre les envahisseurs étrangers, et celui de faire reposer l'universalité de la loi à l'intérieur du pays sur le monopole de la force. Donc, avant toute autre considération, les armes sont là pour garantir qu'une nation politique puisse exister, c'est-à-dire un espace où la violence est exclue des débats politiques, de la codification des constitutions et de lois, mais la seule façon d'instaurer cet état de non-violence est de le loger derrière une menace un potentiel de violence plus grande.

Platon reconnaissait déjà à son époque que l'État ne peut fonctionner si les citoyens se donnent le droit de posséder leurs propres armées privées. La responsabilité de défendre les frontières doit revenir à l'ensemble, et elle n'a pas de limite autre que celle de l'objectif primaire: maintenir l'indépendance de cet espace non violent que nous nous concevons. Voilà justement où le droit à l'arme atomique peut exister légitimement. Non, pas dans son utilisation « stratégique », dans le but de soumettre une autre nation en l'intimidant ou en la détruisant, mais dans son utilisation « tactique », si un jour il venait une armée composée de millions de soldats qui débarqueraient sur nos plages ou franchiraient nos frontières. Ce n'est pas sans précédent. N'oublions pas que lorsque Hitler a rompu son pacte avec Staline, ce sont 4 millions d'Allemands qui déferlèrent sur la Russie. La bombe atomique rend de telles ambitions impossibles, car elle fait à une armée entière, ce que le canon fait au peloton, et la balle au soldat.

Est-ce dire que si Staline avait possédé une bombe atomique en 1941, il aurait pu s'en servir légitimement? La première analyse suggère que « oui », mais une deuxième question apparaît. Est-ce que Staline avait réellement la légitimité de gouverner? Certainement pas moins que Hitler. Mais pas nécessairement bien plus.

Le droit à la défense nationale appartient nécessairement aux peuples dûment constitués, mais que dire d'un autocrate, d'un tyran? La différence entre les deux, c'est que la logique derrière la tyrannie repose uniquement sur sa capacité de s'accaparer un monopole « privé » de la violence dans un État afin de gouverner par décret, alors qu'une société constituée octroie à ses institutions représentatives « publiques » ce monopole en échange de certains droits individuels et collectifs: le vote, la Charte, le Bill of Rights, etc. Cet échange forme la base d'un contrat social légitime, et cette légitimité rend la défense nationale éthiquement acceptable à plusieurs niveaux (sans dire que cela donne le droit de tout faire). Dans le cas du tyran, c'est l'inverse: sa tentative de s'octroyer de lui-même le droit aux armes de plus en plus puissantes effrite la capacité du peuple à un jour se libérer du joug.

Même si nous sommes tentés d'analyser la question des armes nucléaires en termes de politique étrangère, ce qui égalise toutes les nations sur un même gabarit, c'est l'inverse qu'il faut faire: jugeons de la politique intérieure des nations. Voilà où les différences se manifestent : l'inégalité politique codifiée en fausses lois; l'absolutisme du pouvoir de l'État contre le droit individuel; l'impossibilité de choisir ses représentants, ou de choisir de représenter ses pairs; etc.

À l'intérieur des frontières, avant de porter le fusil, il faut se procurer un permis. Dans la sphère internationale, ce permis, ou plutôt cette légitimité, est une constitution choisie via un processus de consultation et par ratification populaire, soit par référendum ou par une représentation adéquate comme ce fut le cas pour la Constitution américaine. L'égalité politique et l'universalité de la loi, lorsqu'elles sont établies à l'intérieur d'un territoire, deviennent l'âme de la nation, et l'État et ses institutions, le corps et sa vitalité.

Par conséquence, la responsabilité de protéger l'État ne revient pas à Kim Jong-un, Ahmadinejad, et Khamenei. Même s'ils rêvent d'incarner le politique et dire comme Louis XIV, « L'État c'est moi, », ils ne sont en fin de compte que des usurpateurs qui vident l'État de son sens, et plus important encore, de son essence : l'esprit du peuple. Une arme nucléaire entre leurs mains est un affront au monde entier, mais avant tout aux Coréens du Nord et aux Iraniens.

Les grands moments de tension nucléaire entre Corée du Nord et reste du monde