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13/02/2016 09:22 EST | Actualisé 13/02/2017 05:12 EST

Ce que le procès Ghomeshi omet de dire sur la violence à caractère sexuel

Comment les personnes abusées pourront-elles encore faire confiance au système judiciaire?

Les épisodes de violence à caractère sexuel chez les adolescents et jeunes adultes sont attestés dans une proportion importante des relations interpersonnelles, soit entre le quart et le cinquième d'entre elles, selon les études réalisées au Canada et aux États-Unis.

La violence dans les fréquentations est un problème social important et répandu qui a été totalement occulté durant le procès de Jian Ghomeshi, alors que l'on connaît bien ses effets néfastes sur la santé mentale et physique des victimes, en particulier des femmes. Stress post-traumatique, peur, anxiété et même dépression caractérisent souvent ces relations et contraignent la capacité des victimes à sortir de ces relations toxiques.

Les personnes prises dans des relations abusives sont également sensibles à ce que l'on nomme aujourd'hui l'acceptabilité sociale de la dénonciation. L'affaire Ghomeshi a donc pu se transformer en procès Ghomeshi, puisque trois plaignantes sont allées jusqu'à dénoncer leur agresseur et, avec le soutien populaire et médiatique (le hashtag #AgressionNonDénoncée), entamé une procédure judiciaire contre l'animateur vedette.

Toute cette campagne qui a mobilisé des milliers de femmes au Canada devait culminer avec la mise en accusation publique de la violence sexuelle à l'occasion de ce procès.

Au lieu de cela, on a assisté à une mise en pièce des témoignages des plaignantes, du saccage de leur crédibilité et du démantèlement de la preuve par les avocates de la défense.

Tout d'abord, la défense a mis en doute le caractère violent de la relation, puisque les victimes étaient restées avec leur agresseur, lui écrivaient et, nous a-t-on fait croire, en redemandaient !

Or, toutes les recherches et études cliniques montrent que de nombreuses personnes abusées ont beaucoup de difficulté à ne pas quitter leur agresseur.

Elles restent dans ces relations pour une variété de raisons : elles espèrent que les choses vont s'améliorer ; elles ont honte, peur ; elles ressentent une pression sociale forte pour cacher et ne pas dénoncer.

Peu soucieuses de prendre en compte ce que les études démontrent, les avocates de la défense ont largement exploité cette réalité, comme si cela prouvait que les relations étaient consenties. Et la Couronne n'a pas cru nécessaire de faire la démonstration inverse, à savoir que le fait qu'elles aient continué d'avoir des relations avec Ghomeshi ne prouve pas qu'il n'ait pas été violent avec elles !

C'est seulement en plaidoirie finale que les avocates ont dû accepter de ne pas apporter en preuve les relations ultérieures qu'ils avaient pu avoir, mais le mal était fait. L'intimité et le désarroi des plaignantes ont fait la une des journaux, et leur crédibilité jetée en pâture aux médias.

Un procès qui devait dévoiler les mécanismes de la violence sexuelle s'est soldé par l'habituel voyeurisme médiatique, plutôt que par la dénonciation d'actes violents.

Doit-on pour autant en conclure que les mécanismes actuels pour aider les femmes à dénoncer leur agresseur ne sont pas adéquats ? La violence dans les fréquentations a des conséquences psychologiques et physiques néfastes et de longue durée. Comment les personnes abusées pourront-elles encore faire confiance au système judiciaire ? Dans ce procès, force est de constater que la Couronne a failli à ses devoirs et n'a guère assuré aux plaignantes le soutien nécessaire à la défense de leur cause.

Avec Sandra Rafman (Ph.D., Psychologue) Université du Québec à Montréal.

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