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28/06/2016 10:54 EDT | Actualisé 28/06/2016 10:56 EDT

Les 26 années qui ont conduit de manière inexorable le Royaume-Uni au Brexit

Malgré une campagne électorale longue permettant à toutes les sensibilités de s'exprimer, malgré un événement impensable dans la plus vieille démocratie du monde, l'assassinat de Jo Cox, les Britanniques ont exprimé leur europhobie.

Comment pouvait-on imaginer que le camp du «Remain» puisse l'emporter?

Depuis le départ de Margareth Thatcher, chacun pouvait s'attendre à un engagement fort d'un premier ministre britannique pour ancrer davantage le Royaume-Uni dans l'Europe.

Que s'est-il passé durant ces 26 dernières années?

Avec l'assentiment général, les Britanniques n'ont cessé de se construire une autre Europe s'éloignant inexorablement d'une Union sans cesse plus étroite. Le principe du juste retour obtenu à Fontainebleau en 1984 n'était que la première étape d'une longue série de petits arrangements avec nos amis Britanniques: de la clause d'opting-out acquise lors de la rédaction du Traité de Maastricht jusqu'aux dernières négociations de David Cameron. Au nom du maintien d'une Europe unie dans la diversité, les chefs d'États et de gouvernements européens ont permis au Royaume-Uni durant trois décennies de se détacher progressivement du continent.

Les partis traditionnels (du Labour aux Tories) n'ont jamais considéré que le projet européen devait être mis au sommet de leur agenda politique. L'Europe n'était qu'un marché. Le soutien constant des Britanniques aux différents élargissements s'inscrivait parfaitement dans l'affirmation d'un marché sans cesse plus large, aux frontières sans cesse plus lointaines. Outre cette préférence historique pour le commerce, les élargissements successifs constituaient un avantage comparatif pour ralentir toute dynamique d'intégration. L'hétérogénéité croissante entre les pays et le passage de 9 à 28 membres constituaient les meilleurs alliés de la Grande-Bretagne pour qu'une Europe intégrée ne réussisse à franchir la Manche.

La presse britannique à l'exception de quelques titres (The Financial Times, The Daily Mirror, The Guardian) a durablement conforté une opinion publique plus que rétive à tout projet d'approfondissement de l'intégration. La ligne éditoriale majoritaire est celle d'une Europe non démocratique qui édicte des règles s'imposant à la Grande-Bretagne alors que le pouvoir souverain légitime est à Londres. La lecture de The Sun est suffisamment «éclairante» en la matière. La presse écrite, avec comme figure de proue les tabloïds, a largement soutenu le Brexit durant la campagne du référendum comme le montre l'étude de l'Université de Loughborough, afin que la Grande-Bretagne reprenne le contrôle, Britain first.

Cette dégradation lente et programmée du projet européen en Grande-Bretagne a trouvé son paroxysme avec la stratégie de David Cameron: proposer à son parti un référendum pour maintenir et asseoir son leadership lui permettant de briguer un second mandat.

L'Europe en tant qu'objet politique n'était plus seulement analysée sous un angle purement national, mais était désormais captée par des enjeux de prise de pouvoir au sein d'un parti et largement instrumentalisée par le destin politique d'un seul homme, celui de David Cameron.

Or les choix basés sur des enjeux de court terme se transforment rarement en orientations stratégiques. Surtout lorsque ces choix sont pris à un moment particulièrement «crisique» en Europe: crise de la zone euro, crise de Schengen, crise des réfugiés, crise politique avec l'émergence de partis d'extrême droite... Surtout lorsqu'un objet si complexe, l'intégration européenne, est mis en débat avec comme finalité une votation référendaire. Répondre à une question complexe par oui ou non est par définition une contradiction. Les vertus du débat public se transforment très vite en batailles manichéennes faisant le lit du populisme.

Malgré une campagne électorale longue permettant à toutes les sensibilités de s'exprimer, malgré un événement impensable dans la plus vieille démocratie du monde, l'assassinat de Jo Cox, les Britanniques ont exprimé leur europhobie. Le résultat sorti des urnes dans la nuit du 23 au 24 juin 2016 en Grande-Bretagne ne devrait donc surprendre personne et rassurer (ou pas) le plus grand nombre, être premier ministre de la 5e puissance mondiale ne protège pas de choix politiques suicidaires.

Ce billet de blogue a initialement été publié sur le Huffington Post France.

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