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29/08/2016 08:18 EDT | Actualisé 29/08/2016 08:18 EDT

«Tit-for-tat» et autres éthiques de la riposte

Face à l'agression, faut-il toujours tendre l'autre joue?

Face à l'agression, faut-il toujours tendre l'autre joue?

Terrorisme et morale chrétienne

Nice, Paris, Bruxelles, Orlando. Et tant d'autres. Et tant d'autres aussi, encore à venir. Face à l'agression, comment les sociétés et les individus qui les composent doivent-ils se comporter?

La réponse de la morale chrétienne à cette question est bien connue. Elle s'exprime à travers ce mot célèbre de Jésus dans l'Évangile selon Saint Matthieu : « Vous avez appris ce qu'il a été dit : œil pour œil, et dent pour dent. Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l'autre. » (Matthieu 5:39) Évidemment, le sens de ces paroles découle en partie de l'évolution historique de l'humanité à cette époque. Au plan moral, puis sociologique, il manifeste la volonté d'élever la conscience au-delà de l'émotion spontanée, et donc d'inscrire la loi des hommes et leurs interactions sous l'autorité d'une forme de contenance raisonnée, qui rendra possible, par la suite, l'avènement d'une société policée par la norme plutôt que par la force.

La norme dérive ici de la structure cruciforme de la morale chrétienne, où la logique temporelle (horizontalité) est fortement déterminée par la verticalité de la Révélation. Cela signifie qu'au contraire des éthiques séculières, la norme ne résulte pas uniquement d'un processus inductif d'observation des comportements humains visant à établir les règles universelles de l'agir. Elle émane d'abord, et surtout, des caractéristiques «structurelles» innées de l'humain (donc antérieures à toute forme d'interaction avec le monde extérieur), associées à l'intelligence, à la conscience et à la personnalité, qui s'incarnent dans un individu unique dont le destin dévoile l'action du Père (Dieu) sur son Fils (le Christ), à travers sa capacité de porter, lorsque nécessaire, le fardeau de la souffrance et de l'adversité (faisant apparaître, selon la symbolique chrétienne, la lumière de l'Esprit Saint).

Aussi influente qu'elle soit encore de nos jours, la morale chrétienne n'en demeure pas moins contestée, dans son autorité, par les «conditions expérimentales» à partir desquelles elle a été énoncée. En effet, malgré des progrès scientifiques notables, il reste encore aujourd'hui difficile de savoir comment s'est constitué le corps de connaissances composant l'enseignement de Jésus. De même, les tentatives, encore vivaces dans la doctrine catholique, de traduction du «message divin» en normes concrètes par le biais de la loi naturelle, sont loin de susciter une adhésion unanime. C'est pourquoi une compréhension globale de ces questions exige de comparer la doctrine chrétienne avec ce qu'en disent les sciences du comportement.

Le point de vue des sciences du comportement

L'un des plus célèbres programmes de recherche sur ce thème fut initié dans les années 1970 par le politologue Robert Axelrod. En 1979, il organisa un tournoi au cours duquel s'affrontèrent des programmes informatiques simulant des situations d'interaction stratégique entre deux agents ayant le choix de coopérer ou d'agir en fonction de leurs seuls intérêts. Le programme qui remporta la victoire fut en fait le plus simple (seulement deux lignes de programmation). Conçu par le psychologue et mathématicien Anatol Rapoport sous le nom « Tit-for-tat » (donnant-donnant en français), le programme ordonnait à un agent de se comporter de la manière suivante vis-à-vis de l'autre agent: 1-coopération; 2-réciprocité; 3-pardon.

Cette séquence implique que, dans un premier temps, quand un agent rencontre un autre agent, il est plus avantageux de proposer une forme de coopération. Dans un deuxième temps, la règle de réciprocité stipule que la réponse d'un agent doit être équivalente à l'action de l'autre: si l'autre coopère, on coopère avec lui; si l'autre agresse, il faut l'agresser avec la même intensité en retour. Enfin, dans un troisième temps, une fois que l'agent a fait comprendre à l'autre sa capacité de riposter, il doit savoir pardonner et offrir à nouveau sa coopération.

Même si ces résultats eurent un écho considérable dans les milieux académiques, d'autres recherches qui furent amorcées par la suite vinrent en nuancer la portée. Les critiques du « Tit-for-tat » soulignaient que la modélisation proposée par Axelrod dans son tournoi ne correspondait pas vraiment aux conditions de la vie réelle. C'est que cette stratégie s'appuie sur deux simplifications des processus d'analyse et de décision. D'une part, elle suppose que chaque agent connaît entièrement les actes (coopération ou agression) posés par l'autre à son égard. Or dans la « vraie vie », ce n'est pas toujours le cas. Les gens peuvent simuler publiquement la gentillesse envers une personne, tout en complotant privément contre elle. D'autre part, les options stratégiques offertes par « Tit-for-tat » ne reflètent pas tous les degrés de coopération ou de non-coopération qui sont possibles en réalité.

Ainsi, une équipe de chercheurs de Stanford (1) reprit l'idée d'Axelrod, mais en introduisant cette fois un processus aléatoire (extérieur aux agents) de coopération ou d'agression, créant un contexte d'incertitude dans la prise de décision. Ils permirent également aux agents d'établir des degrés de coopération ou d'agression sur une échelle continue allant de -100 (agression d'intensité maximale) à +100 (coopération d'intensité maximale). Cette fois, le programme gagnant ne fut pas « Tit-for-tat » (qui termina sixième), mais un programme nommé « Nice and forgiving » (gentil et indulgent en français). Le succès de « Nice and forgiving » dépendit de sa capacité, sur une longue période de temps, d'éviter les vendettas, c'est-à-dire les longues et coûteuses spirales de violence entre les agents. Pour y arriver, le programme établissait un seuil (+80) au-delà duquel il accordait le bénéfice du doute en continuant d'offrir sa pleine coopération (+100). Cette stratégie en apparence anodine permettait au programme d'éviter qu'une riposte agressive d'un agent soit déclenchée à la suite d'un processus aléatoire incontrôlable pour l'autre agent, créant ainsi une forme d'injustice et de méfiance.

Conclusion: la valeur d'être gentil...sans être naïf

Les recherches menées à Stanford semblent donc donner au message de Jésus des bases empiriques relativement solides. Sur le long terme, la gentillesse et l'indulgence rapportent davantage aux agents que la riposte agressive à des évènements ponctuels ayant parfois des causes incontrôlables. Toutefois, en conclusion de leur analyse, les chercheurs californiens nous lancent cette mystérieuse mise en garde: ultimement, la pertinence de « présenter l'autre joue » dépend des dispositions dominant l'univers social où se produisent les interactions entre agents. Dans un univers hostile à l'introspection et à la réhabilitation morale, il vaudrait mieux, disent-ils, recourir à la dissuasion. Conséquemment, ils indiquent que la réponse morale à l'agression ne saurait faire l'économie d'une analyse politique et sociologique sans complaisance...

(1) Darley, J. M., Messick, D. M., & Tyler, T. R. (2001). Social Influences on Ethical Behavior in Organizations. Mahwah, N.J.: Psychology Press.

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