LES BLOGUES
12/08/2013 11:13 EDT | Actualisé 12/10/2013 05:12 EDT

Un grain de maïs entre les dents

Le litige opposant Sophie Durocher (Sun Media Corp. et Canöe) et Gesca, initié par l'article Les copains d'abord (paru dans le Journal de Montréal lors de l'édition du 17 juin 2011) a connu une fin plutôt amère pour un certain groupe de personnes; j'ai nommé les chroniqueurs/blogueurs. En effet, dans la décision rendue par la cour, la juge Eve Petras s'est dit en désaccord avec le plaidoyer présenté par la défense, une argumentation qui stipulait que Mme Durocher, en tant que chroniqueuse, avait le droit d'exprimer son opinion, même si celle-ci était erronée. Loin d'être un partisan de Sophie Durocher, il est toutefois de mon devoir et de mon droit de condamner publiquement la décision du tribunal dans cette affaire. Pourquoi? Tout simplement parce qu'il s'agit d'un précédent dangereux pour tous les chroniqueurs et les blogueurs qui souhaitent partager leurs impressions et représentations d'une situation, d'un contexte ou qui désirent traiter d'un personnage (ou groupe) médiatique quelconque.

En effet, si un chroniqueur d'un journal ne peut plus soumettre son opinion, ce pour quoi il est pourtant mobilisé, quel est donc le but de son travail? Présenter les faits? Non, c'est le travail d'un journaliste, car un chroniqueur est un auteur de chroniques. Cela dit, la définition d'une chronique nous apprend qu'il s'agit d'un article présentant un évènement à l'aide d'un point de vue spécifique. C'est donc une opinion! Rien de moins... Or, un journaliste, contrairement à un chroniqueur, doit appuyer l'information véhiculée sur des faits, donc sur des sources (écrites, orales, vidéos, etc.) pertinentes. Il y a ainsi, de facto et de jure, une différence énorme entre les deux métiers. Pourtant, à l'heure actuelle, la ligne est mince entre le travail effectué par l'un et l'autre; plus que jamais, le journaliste verse (par obligation ou par désir ?) dans l'opinion, les croyances et la théorie. En somme, le journaliste d'aujourd'hui tend de plus en plus à prendre position alors que cela devrait être exclusivement le travail du chroniqueur ou de l'éditorialiste. Bien que cela constitue un autre débat, celui-ci a une incidence sur le métier de chroniqueur et sur le sujet de cette chronique.

Bien que plusieurs chroniqueurs soient associés à une importante machine médiatique (comme Sophie Durocher avec Québécor), la majorité, qui rappelons pratique leur passion du sous-sol de leur maison ou bien d'un café internet au coin de la rue, n'est appuyée par aucun groupe de presse. Par exemple, les blogueurs du Huffington Post sont, comme beaucoup d'autres, concernés par ce verdict contre Mme Durocher. De fait, plusieurs d'entre nous respectent l'art de la chronique et, en ce sens, nous présentons notre opinion sous diverses formes et de différentes façons. N'étant pas rémunéré pour notre travail (par choix), le jugement survenu la semaine dernière a de quoi nous faire réfléchir et même nous inquiéter.

Certes, il est important d'empêcher la diffamation et l'atteinte à la réputation, mais l'arrêté de la cour aurait sans doute pu être plus explicite. Peut-être est-il temps de se pencher sur l'industrie de la chronique et le métier de chroniqueur/blogueur, surtout avec l'avènement d'Internet. Dans cet ordre d'idées, la nouvelle réalité numérique et l'instantanéité permettent à tout un chacun de s'exprimer librement par l'entremise d'un blogue, des réseaux sociaux ou d'un journal en ligne; c'est très bien pour le droit à l'information et pour la population.

Je trouve toutefois particulièrement outrageux le fait de sanctionner un chroniqueur pour avoir simplement effectué son travail, en plus de créer un climat de paranoïa chez certains blogueurs/chroniqueurs, alors que n'importe qui peut propager des propos orduriers et calomnieux dans les pages de commentaires web ou sur les médias sociaux. Deux poids, deux mesures... Il ne suffit qu'à consulter les différentes sections «commentaires» des groupes - comme Cyberpresse, Journal de Montréal, Le Voir et autres - pour comprendre qu'il faut sévir ailleurs que parmi les auteurs de chroniques.

Qu'on le veuille ou non, la chronique, un peu comme un morceau de maïs pris entre les dents, représente la plupart du temps un désagrément, voire crée un inconfort. Pour de nombreuses figures publiques, il s'agit d'un déplaisir qui à l'occasion peut affecter la popularité. Mais, plus souvent qu'autrement, à l'instar du morceau de blé d'Inde, ça finit par passer, même si ce n'est jamais entièrement digéré. Prenons donc la chronique pour ce qu'elle devrait être: rien de moins qu'une opinion personnelle.

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