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10/12/2013 11:59 EST | Actualisé 09/02/2014 05:12 EST

<em>Enquête sur la police</em>, ou comment redéfinir les pratiques policières

«L'usage de la force par un policier devrait toujours être un acte de défense de lui-même ou d'autrui, ou de contrôle d'une situation dans un temps identique à l'agression. Sinon, il s'agit d'un geste déplacé.» - Stéphane Berthomet, Enquête sur la police (p. 20)

Sur mon blogue cette semaine, je me suis livré au jeu de l'analyse critique de livre. Je me suis ainsi intéressé à la dernière nouveauté de VLB Éditeur intitulée Enquête sur la police. L'auteur, Stéphane Berthomet, un ancien policier français aujourd'hui éditeur, propose une lecture critique du système policier québécois. À partir de cas anecdotiques et médiatisés, il nous révèle l'ampleur de certaines dérives policières restées impunies. Des évènements du printemps 2012 à la formation policière, en passant par une dizaine d'incidents impliquant des policiers, Berthomet offre un regard juste et franc sur les pratiques de nos forces de l'ordre.

D'abord, l'auteur aborde les évènements du printemps érable, postulant que du profilage sociopolitique a été effectué lors des manifestations. Au moment de se questionner sur les modalités et le mode de jugement qui poussent les policiers à évaluer, d'une part, le bien-fondé d'un regroupement et, d'autre part, le mode d'intervention à privilégier, Berthomet fournit une comparaison intéressante entre les manifestations sportives/festives et les manifestations à caractère politique. L'ex-flic dénote, à ce sujet, la différence d'approches entre ces deux types d'évènements. Reprenant les propos de Dupuis-Déri (2013), il indique qu'il existe une forme de discrimination opérée par les forces policières entre ce qui est jugée une «bonne» et une «mauvaise» manifestation, rajoutant au passage que cette perspective est souvent orientée par la teneur idéologique des rassemblements. Difficile donc de ne pas parler d'ostracisme et de profilage.

Oui, mais les casseurs? Justement, Berthomet mentionne qu'il importe de tracer une ligne, de faire une nette distinction entre les casseurs et les manifestants, car lorsque le système s'obstine à nier fondamentalement l'existence de cette différence cruciale, c'est la «juste» application de la loi qui s'en trouve ébranlée et assombrie. C'est la liberté et les droits des citoyens qui se retrouvent bafoués. Nous l'avons vu avec les souricières, les arrestations massives, etc. Par la suite, l'auteur se penche, autant dans la première partie du livre que dans la seconde, sur la question du zèle coercitif et répressif des policiers. Or, il s'interroge - compte tenu du cautionnement général inter-agent, de la souplesse du cadre déontologique et conséquemment de la banalité des remontrances - sur la trop grande liberté d'action et de jugement du corps policier québécois. Bref, nos policiers ont-ils trop de pouvoirs décisionnels?

Ce questionnement global, qui met en lumière les dérapages déontologiques dus à l'absence de garde-fou institutionnel et d'une peur d'être sanctionné (et de sanctions comme telles), amène finalement l'auteur à s'intéresser aux incidents policiers qui ont résulté en des blessures ou de la mortalité. Approfondissant une dizaine de cas documentés - notamment les affaires Villanueva, Hamel/Limoges et Griffin - Berthomet souligne que la plupart de ces incidents peuvent être attribués à un dysfonctionnement dans les pratiques et méthodes d'intervention. Il dresse à cet égard un parallèle intéressant avec la formation reçue dans le cadre du DEC ou de l'enseignement à l'ENPQ et leur application sur le terrain. Il note au passage la question de la (trop facile?) réussite du cursus. Il fait entre autres remarquer que le taux de réussite de 97,6% souligne en quelque sorte un manque de rigueur dans la sélection et les évaluations. Cela étant, la formation policière est-elle orientée par un nivellement vers le bas? Sans soulever cette interrogation explicitement, l'auteur se questionne implicitement...

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Cela dit, tout au long de son essai, Stéphane Berthomet propose un va-et-vient entre le Québec et la France, reprenant à quelques occasions des anecdotes personnelles, ce qui rend l'ouvrage humain et rattaché à la réalité empirique. Bien que plusieurs pourraient y voir une faiblesse en prétextant de l'impossible conciliation entre les contextes québécois et européen (particulièrement français), j'estime au contraire que l'aspect comparatif mis de l'avant par l'auteur constitue une force majeure du livre. Notamment dans l'optique où, par son expertise et sa connaissance des deux réalités, il réussit à démontrer clairement les déficiences structurelles et opérationnelles d'un système par rapport à l'efficacité d'un autre. Bien sûr, tout n'est pas noir ou blanc et l'auteur n'oublie guère de le préciser.

Sans verser dans des jugements de valeur ou encore dans la stigmatisation complète et sans nuance des méthodes policières québécoises, Berthomet signale les inconvénients et les handicaps de certaines mesures d'intervention pratiquées par les forces de l'ordre. Son but - loin d'être, comme certains l'ont laissé entendre, de déprécier le travail de nos policiers - est davantage de mener (et d'amener) une réflexion sociétale afin, d'un côté, de garantir les droits et la sécurité de tous les citoyens et, de l'autre, d'augmenter l'efficience opérationnelle des policiers. L'objectif est donc à la fois théorique et empirique. Pour tout dire, il y a formellement dans cet ouvrage une visée fonctionnaliste qui mérite d'être reconnue et prise en considération. Autrement dit, l'auteur prône, par le renouvellement des pratiques et méthodes, un meilleur interventionnisme de la police afin de lutter efficacement contre les casseurs et les criminels sans entraver pour autant les libertés de la majorité.

Pour conclure, l'essai Enquête sur la police de Stéphane Berthomet représente un effort sincère et authentique de revoir les modes d'intervention et l'apprentissage de la police. Un propos qui sera sans doute aigre pour certains, mais qui a le mérite de poser des questions intéressantes et pertinentes, tout en amenant certaines solutions. De manière générale, j'accorde donc une note de 8/10 à l'ouvrage, qui soit dit en passant ferait un excellent cadeau pour le bas de Noël!

* Berthomet, Stéphane (2013), Enquête sur la police, VLB, 208 pages.

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