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05/03/2016 09:17 EST | Actualisé 06/03/2017 05:12 EST

Vivre d'incandescence, éloge du désir

Le surplus de négativité peut être sublimé dans l'activité artistique et ainsi produire une esthétique thérapeutique.

Impossible de condamner le désir dans l'absolu ou de faire sans lui, comme nous l'apprend la neurobiologie moderne, qui démontre son omniprésence derrière la faculté de raisonner. En revanche, il est tout aussi impossible d'en faire l'éloge aveugle à moins de faire l'apologie de la violence à la manière du marquis de Sade. Le chemin que trace le désir mène au meilleur comme au pire. Cette ambiguïté nous pousse à réfléchir sur sa nature et son potentiel en commençant par l'identification de deux lignes de pensées parallèles : l'ascétisme et l'hédonisme.

C'est avec Platon que s'ouvre la première voie, notamment avec Le Banquet, dans lequel se retrouve l'idée voulant que l'on ne puisse désirer que «ce dont on est dépourvu». Cette idée du désir comme manque s'accompagne par ailleurs du dualisme, puisque le philosophe athénien affirme qu'il existe une différence de nature, voire une contradiction inévitable, entre les désirs du corps et ceux de l'âme. Les premiers se limitent au monde sensible ; les seconds, eux, permettent la contemplation du monde intelligible, du «beau surnaturel» qui dépasse toutes les beautés du monde sensible et qui permet «une vertu authentique». Le platonisme est donc un ascétisme.

La version revisitée par saint Augustin d'Hippone de cette conception platonicienne du désir se diffuse à travers tout l'Occident pendant plusieurs siècles. L'ascétisme et le dualisme sont ainsi récupérés et deviennent des points de doctrine pour les chrétiens. L'argumentaire des Confessions peut être résumé comme suit : les désirs du corps portent sur un monde limité dans ses potentialités et dans le temps et peuvent mener à des péchés. Conséquemment, ils sont plus bas et méprisables que les désirs de l'âme qui tendent vers les «richesses éternelles» qui contribuent aux «chastes délices des âmes pures». Tout comme la philosophie platonicienne, le christianisme augustinien défend une austérité des désirs physiques et fait de la quête de ce qui est désiré par l'esprit une vertu.

La logique hédoniste est tout autre, car le désir ne suppose plus nécessairement le manque, mais bien une puissance d'être en expansion, le fameux conatus de Spinoza. Contrairement aux philosophies ascétiques, les hédonistes ne calomnient pas la dépense du surplus de vitalité. Au contraire, la prodigalité devient vertu et permet la constitution d'une éthique en guerre contre la souffrance et le déplaisir.

Cette éthique comporte toutefois des limites. Sans celles-ci, des individus sadiques pourraient justifier des traitements cruels infligés à autrui sous prétexte de dépenser leur désir. Or, c'est ici que se pose la question de l'externalité qui, dans le jargon économique, définit une conséquence subite par une tierce partie dans une transaction. Je récupère chez Michel Onfray l'idée que le désir suppose une boucle qui part de soi pour y revenir en touchant les autres individualités. Dans cette optique, il faut considérer que la transaction effectuée par la dépense du plaisir est en fait une transaction solipsiste dont autrui constitue la tierce partie. Mais cette tierce partie n'est aucunement négligeable, car toute individualité est unique et alter ego pour toutes les autres. L'importance et la singularité ontologique de chaque être humain se retrouvent donc confirmées.

Immanence matérialiste oblige, la société n'est rien de plus qu'un agencement d'individualités et ne comporte pas de transcendance qui s'identifierait, par exemple, à une quelconque volonté générale sur le mode rousseauiste. Il en découle logiquement que les choix effectués pour dépenser l'excédent de vitalité doivent tendre vers le moins d'externalités négatives possible. Une nouvelle forme d'intersubjectivité qui n'est ni l'amour du prochain des chrétiens, ni l'égoïsme vulgaire, se dessine alors. Cette forme de relation suppose l'association contractuelle.

Il est possible d'élargir cette conception du désir aux cas dans lesquels la dépense du désir passe par un objet de consommation. Dans ces situations, l'externalité devrait encore être considérée par ses effets sur autrui. Cette idée pose notamment les bases d'une nouvelle approche de l'écologie puisque certains désirs peuvent porter atteinte à une tierce partie en raison de leurs impacts sur l'environnement et la qualité de vie.

Une autre question qui se pose est donc celle de la disposition des désirs nuisibles, qui doivent eux aussi être dépensés sans quoi ils risquent de produire des insatisfactions. En revanche, la dépense suppose également des externalités négatives incompatibles avec les principes de l'éthique hédoniste. Il y a donc dilemme. Toutefois, une troisième voie qui n'est ni dépense, ni refoulement, est aussi possible et elle passe par la sublimation ou la modulation du désir dans une activité plus constructive. Par exemple, le surplus de négativité peut être sublimé dans l'activité artistique et ainsi produire une esthétique thérapeutique.

Afin de mieux représenter l'opposition entre le désir ascétique et le désir hédoniste, utilisons la figure métaphorique du chemin. Chez Platon et saint Augustin, il se présente sous forme de possibilité entre deux voies, dont l'une mène à un cul-de-sac et l'autre vers des plaines infinies. Par opposition, les hédonistes conçoivent ce chemin comme un carrefour giratoire dans lequel s'engouffre constamment un nombre élevé de voitures qui doivent ressortir tôt ou tard. Alors que Platon et saint Augustin fixent la limite du désir corporel dans la seule nécessité, nous faisons exploser cette restriction et ne l'entraverons que dans les cas qui entraînent plus d'externalités négatives que d'externalités positives. Sur cette route qui serpente entre ombre et lumière, il faut se prémunir d'une éthique toujours à moduler qui nous permet de vivre avec autrui en évitant les externalités négatives. La profusion de vitalité débordante suppose que chacun détermine de quelle façon dépenser cette énergie afin d'être heureux tout en impliquant autrui dans son projet. Cette éthique est incompatible avec tout impératif catégorique impersonnel et tout décalogue révélé. La tâche incombe à des subjectivités en quête de bonheur.

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