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29/05/2016 09:05 EDT | Actualisé 30/05/2017 05:12 EDT

Philosophie et vie quotidienne, première partie

Il semble bien que la philosophie puisse s'incarner dans la vie quotidienne. Elle l'a fait durant l'Antiquité, et il existe aujourd'hui une volonté de réactiver cet état de fait dans la société contemporaine.

Dans un célèbre passage d'Une saison en enfer, Arthur Rimbaud feint de se demander si Verlaine possède «des secrets pour changer la vie» avant de le nier catégoriquement. Certes, il faut reconnaître que l'attaque est à priori bel et bien destinée au poète maudit avec lequel il avait eu une relation amoureuse s'étant terminée par une attaque au pistolet.

Cependant, comment ne pas voir que dans cette boutade, Rimbaud fait aussi feu sur les poètes parisiens avec lesquels il s'est également froissé après les avoir idolâtrés? La suite de sa vie, un mystérieux exil en Abyssinie, semble être un signe de résignation face à l'absence du pouvoir de transmutation du quotidien promis par la communauté poétique parisienne. Peut-être s'était-il simplement trompé de communauté intellectuelle? À en juger par plusieurs textes, la philosophie posséderait peut-être ce pouvoir de s'incarner dans la vie quotidienne. C'est cette hypothèse qu'il s'agira de vérifier dans les pages qui suivent.

Dans les années 1990, Pierre Hadot ouvrit la voie à une toute nouvelle façon de considérer les textes de philosophie antique. Sa thèse : la philosophie de cette époque est composée de deux parties agissant en symbiose, à savoir le discours philosophique et la manière de vivre en philosophe. En se penchant sur sept écoles de l'Antiquité : platonisme, aristotélisme, cynisme, scepticisme, épicurisme, stoïcisme et néoplatonisme, il parvient à prouver que chacune d'elles possédait un discours et un mode de vie. Dans son Introduction aux «Pensées» de Marc Aurèle, Hadot démontre son hypothèse en étudiant le discours et la vie stoïcienne.

Ce qu'il explique, c'est que la philosophie stoïcienne était divisée en trois parties complémentaires : physique, logique et éthique. Chacune d'entre elles était non seulement théorique, mais également pratique. Ainsi, la logique avait pour but d'entraîner le philosophe à «exercer sa pensée d'une manière correcte dans la vie de tous les jours». Quant à la physique, elle servait à «voir les choses telles qu'elles sont» afin d'adopter une attitude ou, plutôt, une éthique à pratiquer tout au long de sa vie.

Hadot fournit donc une réponse à la question du rapport entre philosophie et quotidienneté. Pour lui, il est incontestable qu'il y eut au moins une époque durant laquelle la norme philosophique fut de s'incarner dans une existence cohérente.

De surcroît, l'auteur de Qu'est-ce que la philosophie antique? explique comment la philosophie comme manière de vivre des anciens s'est transformée pour aboutir à une pratique universitaire quasi hermétique. Selon lui, c'est le Moyen Âge chrétien qui va mettre fin à la pratique antique de la philosophie en imposant une doctrine officielle unique avec une pratique quotidienne balisée par la même idéologie. La scolastique est donc l'archétype de la philosophie désincarnée.

Inspiré par les travaux de Pierre Hadot, le philosophe Michel Onfray réalisa un cycle de conférences s'étalant sur 13 années traitant spécifiquement de la vie philosophique en partant de Leucippe et Démocrite jusqu'à Robert Misrahi et Raoul Vaneigem. Dans cette œuvre, Onfray entreprend d'étaler toute une gamme de vies philosophiques dans le but de démontrer la vastitude du champ des possibilités existentielles. Contrairement à Hadot, le fondateur de l'UPC ne limite pas son objet d'étude à l'Antiquité et étudie le rapport entre le développement sociohistorique et ses effets sur la philosophie comme manière de vivre.

Onfray est également réputé pour avoir travaillé à répandre et réactualiser la philosophie existentielle avec ses camarades de l'Université populaire. La particularité de ce philosophe par rapport à Pierre Hadot est qu'il a concrètement réfléchi à la question de la réactualisation de la vie philosophique, notamment avec l'institution susmentionnée sur laquelle il faudra revenir dans un prochain billet.

Aux termes de ce qui précède, il semble bien que la philosophie puisse s'incarner dans la vie quotidienne. Non seulement elle l'a fait durant l'Antiquité, mais il existe aujourd'hui une volonté de réactiver cet état de fait dans la société contemporaine.

Toutefois, un défi important s'impose sous la forme de la postmodernité, une condition historique particulière dans laquelle est entré une grande partie du monde depuis quelques décennies. C'est de cela qu'il sera question dans le prochain billet.

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