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04/06/2016 10:52 EDT | Actualisé 05/06/2017 05:12 EDT

Philosophie et vie quotidienne, seconde partie

Même s'il parait impossible de créer des sociétés alternatives sur le mode d'écoles philosophiques, il semble toutefois que d'autres façons de procéder soient compatibles avec la situation actuelle tout en constituant des brèches où la vie philosophique peut exister.

En 1979, Jean-François Lyotard fit paraitre aux Éditions de Minuit son rapport sur le savoir destiné à l'origine au Conseil des universités du Québec. Dans ce document, il fait un exposé de La condition postmoderne (futur titre de son ouvrage) et décalque un monde marqué par «l'incrédulité à l'égard des métarécits».

Les conséquences de cette situation sur le mode de vie philosophique sont importantes, car selon Hadot, les écoles philosophiques de l'Antiquité fonctionnaient justement sur le mode du métadiscours collectif. Un paradigme qui était encore une réalité il y a à peine quelques décennies. La condition postmoderne serait donc incompatible avec la philosophie comme mode de vie telle qu'elle se pratiquait autrefois.

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Afin de concevoir un éventuel retour de la philosophie comme mode de vie, il peut être pratique de se demander pourquoi l'existence d'écoles philosophiques était nécessaire dans l'Antiquité. Selon Hadot, l'un des facteurs à garder en tête lorsqu'on réfléchit sur la philosophie antique est le style et la visée des écrits.

En effet, les textes de cette période qui sont aujourd'hui lus par les philosophes et les universitaires n'étaient pas à priori destinés à être utilisés de cette manière. Pour l'auteur de Qu'est-ce que la philosophie antique?, il faut tirer une conclusion importante du fait que la grande majorité de la philosophie antique soit écrite sous forme de dialogues, de correspondance, de notes de cours ou encore de notes personnelles. Cette conclusion est que les philosophes de l'Antiquité pratiquaient essentiellement sur le mode du dialogue soit avec un interlocuteur, soit avec soi même dans le but de se remémorer les dogmes fondamentaux d'une école comme c'était le cas chez Marc-Aurèle. De plus, la fonction du dialogue visait «à former, plutôt qu'à informer». Cependant, cette formation n'avait pas seulement un aspect individuel, elle possédait une face plus sociale étant donné que cette formation contenue dans l'objectif de la philosophie antique se rattachait à une sorte de conversion existentielle. Or, Hadot lui-même reconnait que cette pratique de la philosophie est absurde aujourd'hui.

Par ailleurs, une autre raison pourrait expliquer que la philosophie antique se pratiquait en écoles: la vie des philosophes étant souvent en rupture avec celle des gens du commun, l'organisation d'écoles plus ou moins homogènes permettait l'existence dans les marges. Par exemple, il est difficile d'imaginer comment l'autarcie pratiquée au jardin d'Épicure aurait pu se perpétuer sur plusieurs siècles sans l'adhésion à une sorte de société alternative fonctionnant sur les principes philosophiques partagés par l'ensemble du groupe. Or, il faut aujourd'hui composer avec une condition postmoderne qui sape les métadiscours, mais également avec un contexte socioéconomique marqué par l'hégémonie du libéralisme. Il y a donc un contraste assez fort entre le monde globalisé d'aujourd'hui et l'autonomie politique de la polis grecque qui permettait plus facilement l'existence de société-écoles de philosophie.

Au premier regard, ce tableau peut sembler menaçant pour la quotidienneté philosophique. En effet, le temps des écoles semble révolu, non seulement à cause de l'incrédulité généralisée à l'égard des métarécits, mais également parce que depuis le XXe siècle, l'univers de la philosophie s'est agrandi d'une façon exponentielle. Cependant, rien ne prouve que cette situation soit négative.

Au contraire, certaines personnes y voient même la possibilité de développer encore mieux la vie philosophique. Onfray, par exemple, introduit dans sa contre-histoire un grand nombre de philosophes l'ayant pratiqué en pleine postmodernité. La particularité de ces derniers est souvent qu'ils ne se rattachent pas à de grandes écoles. Raoul Vaneigem, Günther Anders et Vladimir Jankélévitch en sont de bons exemples. Tous ont en commun d'avoir mené à leur façon une existence philosophique de soixante-huitard, de pacifiste antinucléaire ou de résistant durant la Seconde Guerre mondiale et aucun d'entre eux n'a formé une école avec ses écrits.

En ce qui a trait au contexte politique hégémonique, il faut comprendre qu'il s'agit également d'un écueil évité par les trois philosophes présentés plus haut. Aucun d'entre eux n'a composé avec les superpuissances de l'époque, à savoir l'Union soviétique et les États-Unis. Même s'il parait impossible de créer des sociétés alternatives sur le mode d'écoles philosophiques, il semble toutefois que d'autres façons de procéder soient compatibles avec la situation actuelle tout en constituant des brèches où la vie philosophique peut exister.

Il y a donc mutation de la quotidienneté philosophique incarnée, mais certainement pas disparition. Par ailleurs, même si Hadot insiste sur l'importance des écoles, il faut reconnaitre que nombre de philosophes ont mené des existences philosophiques sans être attachés à ce type d'institution avant l'avènement du monde postmoderne. C'est notamment le cas de Nietzsche dont la vie est intimement liée à l'œuvre comme l'a démontré Onfray dans son tome VII de la Contre-histoire de la philosophie.

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