LES BLOGUES
28/10/2016 08:51 EDT | Actualisé 28/10/2016 08:51 EDT

La myopie néolibérale

La croissance du néolibéralisme s'est accompagnée d'une certaine stagnation sur le plan de l'élaboration de grands projets publics jugés comme trop dépensiers.

Il est parfois surprenant de relire l'histoire des politiques sociales en Europe et en Amérique et de comparer la mentalité des hommes et des femmes politiques de l'époque et d'aujourd'hui. Alors qu'en quelques années des projets géants pouvaient être financés et accomplis autrefois, il faut constater qu'aujourd'hui les choses ont bien changé. La croissance du néolibéralisme s'est accompagnée d'une certaine stagnation sur le plan de l'élaboration de grands projets publics jugés comme trop dépensiers. Toute énergie est désormais canalisée du côté de la stimulation de la production des entreprises privées.

Mais que cache cette obsession pour la réduction des dites dépenses publiques et la fixation sur l'augmentation de la production privée? Les personnes qui ont travaillé pour la mise sur pied de cégeps, d'universités, de barrages hydroélectriques et d'hôpitaux étaient-elles à ce point naïves qu'elles ignoraient toutes les prétendues lois de l'économie? Ou bien peut-être est-ce le néolibéralisme qui souffre d'une myopie et qui a de la difficulté à voir plus loin que son nez sur le plan historique...

Pour comprendre cette situation, il est possible de se référer à l'économiste et sociologue Bernard Friot ainsi qu'à la sociologue Christine Jakse, deux personnes œuvrant au sein de l'Institut européen du Salariat. Une des particularités de leur travail est d'avoir mis en évidence que la définition de la valeur économique est sujette à un conflit de classe qui oppose la définition salariale (ouvrière) et la définition capitaliste de cette valeur. C'est cette définition de la valeur qui se trouve à la source de la myopie néolibérale.

Pour prendre un exemple de définition de la valeur économique, il faut imaginer trois personnes. La première est une retraitée qui fait du bénévolat en cuisinant pour un organisme à but non lucratif. La seconde personne est un cuisiner dans un hôpital. Finalement, la troisième personne est aussi cuisinière, mais pour le compte d'un hôtel luxueux, une entreprise privée. Du point de vue capitaliste, seule la dernière effectue réellement un travail productif parce qu'elle génère du profit. La première personne ne générant ni profit ni dépense publique effectue un travail invisible. Quant à la seconde personne, non seulement elle ne produit aucun profit, mais en plus, son travail est considéré comme une dépense publique. Pourtant, force est de constater que les trois personnes (surtout les deux premières) ont effectué un travail productif utile. Mais pourquoi alors seul le travail de la troisième personne est perçu comme étant positif pour l'«économie»?

La myopie néolibérale est en réalité le refus, par la classe capitaliste hégémonique, de reconnaitre économiquement la création de valeur d'usage non capitaliste.

Selon Friot, Jakse et bien d'autres, c'est parce que la classe capitaliste a réussi à renforcer son hégémonie et à faire reculer la définition salariale de la valeur économique. Celle-ci a été élaborée au fil des luttes syndicales et a progressé considérablement en Europe au lendemain de la Seconde Guerre mondiale alors que le patronat s'était disqualifié par sa collaboration et que la résistance était en bonne partie du côté de la gauche radicale. L'arrivée au pouvoir de ministres comme Ambroise Croizat a permis de commencer une redéfinition de la valeur économique.

Cette nouvelle définition vise essentiellement à reconnaitre comme créateur de valeur économique tout le travail utile (créateur de valeur d'usage). Dans cet ordre d'idée, l'activité des deux premières personnes de l'exemple donné plus haut devrait être reconnue, non pas comme des activités neutres ou comme des dépenses publiques, mais comme de véritables contributions à la valeur économique. Toutefois, cela subvertit totalement la façon dont le capitalisme attribue de la valeur aux choses. En effet, pour le capital seul ce qui contribue à la production de profits doit être reconnu comme créateur de valeur économique.

D'où la raison de la myopie néolibérale qui est en réalité le refus, par la classe capitaliste hégémonique, de reconnaitre économiquement la création de valeur d'usage non capitaliste. En somme, si les gouvernements néolibéraux s'obstinent à démanteler le secteur public et à militer pour l'augmentation du secteur privé, c'est parce qu'ils sont soumis à la convention capitaliste de la valeur économique. Il s'agit évidemment d'une décision contingente porteuse d'une violence économique parce qu'elle ne reconnait pas la capacité productive de tous les travailleurs et de toutes les travailleuses en instaurant une discrimination contre le travail hors emploi capitaliste.

VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST

Galerie photo Les écarts entre riches et pauvres dans les grandes villes canadiennes Voyez les images

Abonnez-vous à notre page sur Facebook
Suivez-nous sur Twitter