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23/01/2016 11:52 EST | Actualisé 23/01/2017 05:12 EST

Quelle démocratie pour le Moyen-Orient?

Le génie kurde aurait avantage à infuser les efforts de lutte contre l'État Islamique, mais également contre le néocolonialisme occidental.

Je ne peux qu'être surpris du peu d'importance et d'intérêt accordés à l'effervescence actuelle de la pensée kurde. Je le suis d'autant plus qu'il me semble que cette pensée met en place une critique tout à fait originale et qui a tout pour plaire à une certaine gauche anticolonialiste. Mon but, dans le présent billet, sera simplement de tenter de faire connaitre un penseur et ses idées sur la question kurde et celle du Moyen-Orient: Abdullah Ocalan. J'aborderai donc son essai Confédéralisme démocratique, dont la traduction française est disponible en ligne depuis 2011 sur le site www.freedom-for-ocalan.com.

Un concept intéressant chez ce fondateur du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) est celui de confédéralisme démocratique. Mais avant d'entrer dans les détails, il faut comprendre dans quel contexte et dans quel environnement apparaît cette idée novatrice. Tout d'abord, il faut savoir que le PKK est créé dans les années 1970 et s'inspire des mouvements de décolonisation de l'époque. Plus spécifiquement, les révolutionnaires kurdes cherchaient une troisième voie comme celle empruntée par l'Algérie, la Yougoslavie ou l'Égypte. Plus encore, Ocalan explique que l'organisation révolutionnaire «n'a jamais considéré la question kurde comme un simple problème d'ethnicité ou de nationalité». Au contraire, elle reconnait «un lien de causalité entre la question kurde et la domination mondiale imposée par le système capitaliste moderne».

Conséquemment, l'émancipation ne peut simplement passer par la création d'un État-nation soi-disant indépendant. Pire encore, tenter d'instaurer toujours plus d'États au Moyen-Orient sans changer le paradigme sociopolitique risque d'intensifier l'instabilité régionale.

Cette critique de l'État-nation attire particulièrement l'attention parce qu'elle provient d'une gauche à laquelle nous ne sommes plus vraiment habitués. À l'évidence, depuis que la politique se résume à l'opposition entre social-libéralisme et libéral-conservatisme, nous avons perdu le réflexe de considérer l'option libertaire. Selon Ocalan, l'État-nation moderne est un «projet d'ingénierie sociale» visant «à créer une culture et une identité nationale unique» ainsi qu'«une citoyenneté homogène». Par ailleurs, le révolutionnaire kurde se rapproche de la thèse de l'anarchosyndicaliste Rudolf Rocker en affirmant que l'État, par ses «caractéristiques métaphysiques», ressemble à un dieu dont le nationalisme serait la religion.

Pour Ocalan, la résolution de la question kurde doit forcément être envisagée dans le cadre plus large de la crise du Moyen-Orient. Pour cette raison, elle est contrainte de faire table rase de plusieurs oppressions telles que le féodalisme, le capitalisme, le colonialisme, le sexisme, le fondamentalisme religieux, la dégradation environnementale et bien d'autres.

En somme, c'est une modernité alternative qui est visée par ce fondateur de PKK. C'est pourquoi ce dernier a conçu l'idée de «confédéralisme démocratique», une forme d'administration politique supranationale. Le fonctionnement de ce système est fort original. Il s'agit d'une confédération qui embrasserait tous les peuples du Moyen-Orient et dans laquelle les élus seraient désignés par des assemblées générales locales. Mais ces mêmes élus seraient principalement des exécutants alors que la partie législative reviendrait aux conseils et autres organisations de démocratie directe. Bien entendu, cette démocratie directe serait encadrée par certains crans de sécurité empêchant les menaces que constituent les monopoles, le racisme et le sexisme.

Là où le brio d'Abdullah Ocalan est le plus apparent, c'est dans le portrait pragmatique qu'il nous dresse du multiculturalisme moyen-oriental et des conséquences qu'il implique au niveau politique. En effet, le révolutionnaire kurde observe tour à tour la situation de divers peuples de la région: Perses, Arabes, Turcs, Kurdes, Arméniens, Araméens, Juifs, etc. Il conclut que «toute négation de leur droit à exister est une attaque contre le Moyen-Orient en tant que tel». C'est pourquoi il intègre «le droit à un État propre» et «à l'autodétermination» pour chaque peuple aux principes du confédéralisme démocratique.

Bien entendu, il reconnaît d'autre part l'insuffisance et la vacuité de ce droit s'il n'est pas lié à autre chose. Cet ingrédient manquant, c'est précisément un «mécanisme d'autodéfense». Celui-ci permettrait aux minorités ethniques et culturelles de préserver leur existence et leur identité à l'abri de la tyrannie de la majorité que pourraient chercher des groupes aux velléités hégémoniques.

L'originalité d'Ocalan consiste à répondre intelligemment aux différentes théories avancées afin de résoudre la question kurde et celle du Moyen-Orient. Aux néocolonialistes, le révolutionnaire réplique qu'ils sont précisément les responsables du fatras actuel. Aux intégristes religieux, il rétorque qu'ils aggravent les problèmes et que Dieu n'a pas sa place dans la sphère politique. Aux nationalistes et aux indépendantistes il répond que multiplier les frontières ne fait que diviser encore plus les peuples. Aux anarchistes, avec lesquels il partage nombre de points en commun, Ocalan explique que l'«État ne sera vaincu que lorsque le confédéralisme démocratique aura prouvé sa capacité à résoudre les questions sociales».

Mais en pratique, est-ce que les idées discutées plus haut peuvent fonctionner? C'est en tout cas ce que les Kurdes tentent de démontrer en administrant ainsi la région autonome de Rojava. En ce qui concerne l'avenir, il est difficile de prédire quoi que ce soit vu le peu de stabilité qui règne partout au Moyen-Orient. Cependant, les efforts actuels méritent d'être encouragés considérant le fait que la troisième voie ouverte par le PKK et le PYD pourrait améliorer grandement la qualité de vie de plusieurs peuples.

En conclusion, je crois que le génie kurde aurait avantage à infuser les efforts de lutte contre l'État Islamique, mais également contre le néocolonialisme occidental. Plus modestement, j'espère que ce court billet contribuera quelque peu à faire connaitre le camarade Abdullah Ocalan et ses idées originales et actuelles afin qu'elles soient discutées à leur juste valeur.

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