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25/09/2016 07:45 EDT | Actualisé 25/09/2016 07:45 EDT

Une citadelle construite sur du sable

Depuis la crise financière de 2008 et le renflouement des banques par plusieurs États, la question des inégalités se retrouve périodiquement à l'avant-scène. Les mouvements sociaux, certains syndicats et d'autres acteurs politiques font la promotion d'une société avec une répartition des richesses plus égalitaire au nom de valeurs comme l'égalité ou la justice. De l'autre côté, les opposants à l'augmentation de la répartition des richesses plaident pour la lucidité et la responsabilité. Cependant, la question se retrouve rarement posée en ce qui a trait au lien entre inégalités économiques et instabilité politique.

En effet, certains arguments vont dans le sens d'une unité entre ces deux phénomènes. Premièrement, les effets de l'inégalité transcendent toutes les classes sociales et affaiblissent les nations où la répartition des richesses fait défaut, ce qui, en retour, menace l'équilibre politique. Deuxièmement, l'inégalité économique n'existant pas sans certaines institutions comme les paradis fiscaux, il est plausible que les sociétés inégalitaires expérimentent une sorte de schizophrénie étatique.

En ce qui concerne le premier argument à propos des effets des inégalités économiques sur l'ensemble de la population d'une nation, il faut se référer à une œuvre des épidémiologistes Richard Wilkinson et Kate Pickett. Dans ce livre, les auteurs appliquent une méthode simple qui consiste à faire des tableaux avec deux variables: le coefficient Gini (variable indépendante) et tout autre donnée de source officielle concernant la santé, l'éducation, la criminalité, etc. (variable dépendante). Ce que Wilkinson et Pickett démontrent, c'est qu'il existe d'importantes corrélations entre l'égalité et la qualité de vie en général, puisque les pays avec une meilleure répartition des richesses ont également de meilleurs résultats sur un grand nombre d'enjeux.

Les inégalités économiques sont institutionnelles et passent notamment par les paradis fiscaux.

L'importance des conclusions de cette analyse est qu'il est possible de déduire que si rien n'est fait, les pays riches mais inégaux d'aujourd'hui pourraient faire face à des situations problématiques dans un futur proche.

En effet, une nation voyant sa qualité de vie décliner après des générations de progrès affronterait certainement une vague d'insatisfaction assez large, puisqu'elle concernerait des enjeux très concrets de la vie quotidienne. Par ailleurs, la croissance des problèmes de santé et de criminalité obligerait les États à dépenser des sommes considérables et donc, à prélever plus de taxes et d'impôts sans que le problème ne soit réglé à la racine.

Deuxièmement, la croissance des inégalités économiques constitue aussi un vecteur d'instabilité politique à cause de la schizophrénie étatique qu'elle génère. Pour mieux comprendre, il est nécessaire de rappeler une information qui peut passer pour un truisme, à savoir que les inégalités économiques sont institutionnelles et passent notamment par les paradis fiscaux. Or, le laxisme des gouvernements sur ce terrain introduit une sorte de schizophrénie dans la gouvernance étatique. D'une part, l'État doit chercher du financement pour tenter de faire face à des enjeux tels que le vieillissement de la population, l'endettement des ménages et la nécessité de réduire son impact sur l'environnement. D'autre part, il doit se priver de la plus grande part de richesse potentielle en permettant ou en fermant les yeux sur l'évitement ou l'évasion fiscale.

Cette situation empêche de régler les problèmes et crée, d'une certaine façon, un État dans l'État, puisqu'une part de la population échappe aux règles communes de la fiscalité nationale. Cette cohabitation de deux États dans un seul rend la stabilité politique bien fragile puisque le clivage oppose une population privilégiée à une population qui ne l'est pas. Or, le principe sur lequel s'assoient les États libéraux dits démocratiques est celui de l'égalité devant la loi. Le fait que les règles de la fiscalité soient systématiquement outrepassées par une partie de la population corrompt ce principe qui, lui-même, est le socle du régime.

La croissance des inégalités économiques constitue donc un vecteur d'instabilité politique pour plusieurs raisons dont il a été question dans le texte présent. Toutefois, l'heure des réjouissances n'est pas arrivée pour ceux et celles qui souhaitent un monde plus juste et plus égalitaire. Au contraire, il vaudrait mieux observer la récupération de cette fragilité par les divers mouvements d'extrême droite qui sévissent actuellement en Europe et en Amérique. Après le démantèlement de l'opposition ouvrière opérée par les chantres du néolibéralisme, il semble bien que le terrain soit fertile pour la peste brune incarnée par Trump et Le Pen. Pour l'instant, le Canada et le Québec échappent bel et bien à cette tendance, mais pour combien de temps encore?

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