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31/08/2016 08:09 EDT | Actualisé 31/08/2016 08:09 EDT

Quelques observations sur les inégalités et la criminalité

Si les inégalités économiques continuent de croître, il est possible d'anticiper encore plus de violence, d'incarcération et de récidives en plus des coûts associés à chacun de ces problèmes sociaux.

Depuis plusieurs années, les États-Unis ont acquis une triste réputation concernant les taux d'homicides et d'incarcération, de même qu'en matière d'inégalités économiques. Pour les scientifiques Richard Wilkinson et Kate Pickett, la violence ne serait pas sans liens avec la question des inégalités. En effet, ces épidémiologistes écrivent qu'il existerait une relation « significative » entre inégalités et meurtres. Cela expliquerait notamment le grand écart national entre le taux d'homicides de la Louisiane (107 homicides par million d'habitants) et celui du New Hampshire et de l'Iowa (15 homicides par million d'habitants).

Évidemment, Pickett et Wilkinson ne peuvent s'empêcher de remarquer qu'un phénomène vient interférer dans ces données, à savoir les lois relatives au port d'armes. Celles-ci font en sorte que certains États plus égalitaires comme l'Alaska ont un taux d'homicide plus élevé que des États inégaux comme New York. Néanmoins, la corrélation entre inégalités économiques et taux d'homicides demeure intéressante et les deux épidémiologistes s'affairent à expliquer pourquoi il en est ainsi.

Leur hypothèse, qu'ils ont vérifiée avec succès auprès de psychologues et de psychiatres, est que la violence est bien souvent une façon de répondre ou d'éliminer un sentiment de honte et d'humiliation. Or, affirment-ils, l'inégalité accentue ces sentiments chez les personnes plus défavorisées, ce qui explique pourquoi elles sont plus souvent les auteures de crimes violents. Mais il s'agit aussi d'une réalité pour les plus riches étant donné qu'un taux plus élevé d'inégalité économique « exacerbe les enjeux de cette compétition pour le statut social » dont l'importance est plus grande dans les pays inégalitaires.

Le corollaire d'un taux d'homicide élevé est logiquement un taux d'incarcération élevé. À ce sujet, les sociologues Bruce Western, Meredith Kleykamp et Jake Rosenfeld expliquent que depuis la moitié des années 70, il y a eu une hausse simultanée du nombre de prisonniers ainsi que des inégalités socioéconomiques. Afin de mieux illustrer leur propos, ils donnent les chiffres suivants : de 1920 à 1970, il y avait 100 prisonniers pour une population de 100 000 personnes alors qu'en 2001, ce ratio était de 470 prisonniers pour le même nombre de personnes. En fait, de 1977 à 1998, le nombre d'incarcérés a quadruplé pour culminer à 1.3 million de détenus.

Si les inégalités économiques continuent de croître, il est possible d'anticiper encore plus de violence, d'incarcération et de récidives.

Selon leur analyse, deux explications permettent d'appréhender le lien entre inégalités et incarcération. Tout d'abord, la diminution des véritables opportunités de carrière ouvre la porte à une criminalité plus élevée et donc à plus d'emprisonnements. D'un autre côté, il est possible que les inégalités représentent une menace pour la stabilité et l'ordre social et aient provoqué une réponse étatique consistant à accroître la répression de population marginalisée et potentiellement problématiques pour le pouvoir.

Évidemment, les deux thèses ne sont pas contradictoires et peuvent même s'alimenter l'une l'autre. La corrélation entre inégalités économiques, criminalité et emprisonnement est aussi confirmée par une étude produite par les économistes de la Banque mondiale Pablo Fajnzylber, Daniel Lederman et Norman Loayza. Selon ceux-ci, cette corrélation importante est très peu remise en cause. Cependant, la causalité de l'inégalité sur les deux autres indicateurs est quant à elle réellement contestée par certains économistes qui suspectent une autre variable d'avoir un effet à la fois sur l'inégalité, la criminalité et le taux d'incarcération.

De leur côté, Wilkinson et Pickett remarquent la même augmentation presque exponentielle du nombre de personnes incarcérées en avançant qu'en 1978, 450 000 individus étaient détenus aux États-Unis et que ce nombre grimpera jusqu'à plus de deux-millions en 2005. Un phénomène semblable s'observe par ailleurs au Royaume-Uni où, pour la même période, le nombre de personnes en prison passera de 46 000 à 80 000. Pourtant, remarquent les deux épidémiologistes, il ne s'agit pas d'une tendance mondiale ni même occidentale. Le nombre de détenus augmente de moins de 10 % au Danemark et au Japon, est relativement stable en Suède, et a connu des périodes de diminutions à divers moments en Finlande, en Irlande, en Autriche, en France et en Allemagne. Quant au taux de récidive, de grandes disparités existent puisque les États-Unis et le Royaume-Uni se situent entre 60 % et 65 % alors qu'en Suède et au Japon il avoisine les 35 % à 40 %.

En somme, les États inégalitaires cumulent des taux d'homicides plus élevés, des taux d'incarcération en hausse et des taux de récidive qui contrastent avec les pays ou États plus égalitaires. Il faut donc conclure que si les inégalités économiques continuent de croître, il est possible d'anticiper encore plus de violence, d'incarcération et de récidives en plus des coûts associés à chacun de ces problèmes sociaux.

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