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13/03/2016 09:43 EDT | Actualisé 14/03/2017 05:12 EDT

L'université du crime, cachot de la démocratie

Faisons un petit exercice de réflexion bien simple et prenons quelque temps pour imaginer ce que pourrait être une université du crime.

Faisons un petit exercice de réflexion bien simple et prenons quelque temps pour imaginer ce que pourrait être une université du crime. Un lieu qui aurait pour finalité la transformation de n'importe quel individu en délinquant récidiviste.

Une première caractéristique que devrait posséder notre université serait de produire et d'exacerber un sentiment de malheur et une frustration chez les étudiants la fréquentant. Ceux-ci devraient être constamment privés de plaisirs ou d'interactions normales.

Notre université ferait également en sorte que les individus ressentent amèrement la solitude et qu'en présence des autres, ils n'aient qu'une envie : se défouler. Tout le monde deviendrait une menace potentielle pour autrui. Les plus faibles seraient soumis aux plus forts simplement pour obtenir un minimum de protection. De cette manière sont créées des hiérarchies et des oppressions particulièrement instructives. On apprend par exemple à un vendeur de stupéfiants à se battre ou à pratiquer des agressions sexuelles sur ses camarades. Le tout sera certainement bénéfique quand ceux-ci pourront sortir des murs de l'établissement pour réintégrer la société.

Pour être certaine de créer de bons criminels, notre université du crime proscrirait la pratique de toute activité créative ou utile à la communauté. Rien de valorisant ne devrait être proposé aux étudiants. Nous chercherions à réduire le plus possible leur individualité. Le respect est trop important dans la constitution d'une existence saine et droite, il faut absolument s'en débarrasser si l'on veut produire des criminels endurcis.

En respectant tous ces critères, nous sommes assurés que notre université du crime deviendra populaire et très fréquentée. Même après plusieurs années d'études, nos criminels y retourneront très souvent, s'y sentant comme chez eux, puisque nous les aurons rendus totalement étrangers à la société. Même les quelques décrocheurs en garderont des souvenirs pour toujours.

Cette université du crime, nous lui donnerons le nom de «prison» ; le nom semble si bien convenir à un endroit aussi favorable à la transformation de petits délinquants en criminels récidivistes.

Faisons maintenant un second exercice semblable, mais cette fois-ci, donnons-nous comme but de diminuer la criminalité, la récidive et la souffrance humaine.

En premier lieu, il faudrait faire le nécessaire pour éviter de nous servir de la prison ou de toute autre méthode de coercition. Éliminer les causes sociales et économiques de la criminalité serait un bon départ. Faire disparaître la pauvreté et donner l'accès à des programmes sociaux de qualité à tous et à toutes serait ainsi beaucoup plus efficace que la menace d'incarcération pour prévenir la criminalité ; les preuves de ce que j'avance peuvent être trouvées dans une œuvre maintenant célèbre des épidémiologistes Richard Wilkinson et Kate Pickett. Dans L'égalité, c'est mieux, publié aux éditions Écosociété, ces spécialistes ont bien démontré les facteurs de corrélation entre les inégalités sociales et le taux d'homicide et d'incarcération.

C'est en luttant contre l'inégalité sociale qu'une réduction radicale de la criminalité serait possible, minimisant ainsi l'utilisation de la prison. Toutefois, il est vrai que même dans la société la plus juste imaginable, des crimes seraient commis et nous ne pourrions pas laisser des gens en mettre d'autres en danger : il convient donc d'isoler de la société ces individus problématiques. Devons-nous pour autant les punir et les salir ? Certainement pas. Il s'agit plutôt de les écarter des victimes potentielles et d'opérer une véritable réhabilitation.

Dans cette optique, nous pouvons prendre exemple sur l'une des institutions carcérales avec le taux de récidivisme le plus bas : la prison Bastøy, en Norvège.

En effet, cet établissement carcéral a un taux de récidive de 16 %, soit le taux le plus bas de toute l'Europe. La Norvège elle-même se situe très bien avec un taux de récidive de 20 %. Le Canada, par exemple, possède un taux de 38 %, comme nous le révèle un article de Valérie Simard publié en 2013 dans La Presse.

À Bastøy, les détenus ne connaissent ni les menottes, ni les cellules, ni les clôtures, ni les gardes armés. Sur cette île reliée à la terre ferme par un traversier, les prisonniers, si l'on peut vraiment parler de prisonniers, habitent dans des maisonnettes et peuvent posséder un vélo, un jardin, des instruments de musique, etc. Plusieurs activités culturelles et sportives leur sont proposées et ils peuvent effectuer des études ou travailler librement s'ils le désirent. Pourtant, certains détenus sont des meurtriers qu'on exécuterait s'ils avaient commis leurs méfaits au Texas. La réhabilitation ainsi que la lutte aux causes sociétales du crime sont donc la clé de la réduction de la criminalité.

Malheureusement, cette façon de voir les choses est assez impopulaire et il y a fort à gager que le formatage des consciences opérées par notre civilisation judéo-chrétienne y est pour beaucoup. C'est que dans la métaphysique chrétienne, ne l'oublions pas, il est postulé que l'être humain est doué d'un libre arbitre presque total et que, par conséquent, il est possible et justifié de punir la personne pour un crime commis. Un exemple ? Ève désobéit librement à Dieu et il punit l'entièreté de l'humanité...

Dans une perspective athée et matérialiste qui pourrait être la nôtre, les individus sont plutôt régis par des déterminismes et il ne sert à rien de chercher la vengeance, le châtiment ou, à l'inverse, le pardon. Ce sont plutôt les effets qui comptent et le jugement imprégné de moraline n'a pas sa place ici. Il faut commencer par un but : réduire la criminalité, la récidive et la souffrance. Ensuite, il faut chercher un moyen d'y arriver : réduction des inégalités, amélioration de l'offre de services gratuits, et procédure de réhabilitation. Ni pardon, ni talion, disait Raoul Vaneigem. Un projet intéressant et toujours d'actualité.

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