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22/07/2015 09:42 EDT | Actualisé 22/07/2016 05:12 EDT

L'art de se faire rouler

Au lieu de s'enrichir des talents locaux de Montréal-Nord, on fait profiter ceux de l'extérieur en appauvrissant les nôtres.

Au coût d'un million de dollars pour la réalisation de l'œuvre d'art la plus onéreuse de l'histoire du Québec, Montréal-Nord inaugurera en automne, au carrefour Henri-Bourassa et Pie-IX, une œuvre de 63 pieds de haut.

Ironiquement, ce même quadrilatère cherche du financement depuis plus de 5 ans pour financer un centre sportif multidisciplinaire pour répondre aux besoins de cet arrondissement. Bref, la pièce réalisée par les trois hommes du collectif BGL provenant de la ville de Québec, intitulée La vélocité des lieux, est une sorte de grande roue fixe avec des formes d'autobus encloisonnées.

Bien sûr, un nombre considérable de gens déplorent le coût exorbitant payé pour une œuvre d'art dans un arrondissement dont près de la moitié de la population vit sous le seuil de la pauvreté. Personnellement, ce qui m'offusque le plus, ce n'est pas d'investir dans l'art à Montréal-Nord, car ça équivaudrait à dire que les gens des quartiers qu'on défavorise n'ont pas droit à l'art, eux qui sont déjà moins enclins à en consommer en raison de leur condition socio-économique. Non, ce qui m'offusque le plus, c'est la faillite des politiciens à comprendre comment l'art peut contribuer au développement d'un quartier.

On pourrait synthétiser l'échec politique moderne concernant les arts par cette phrase émise par le maire Gilles Deguirre de l'arrondissement Montréal-Nord, lorsqu'il déclare au dévoilement de la maquette: «Montréal-Nord sera reconnu internationalement... ça sera Montréal Art».

Eh oui, Mesdames et Messieurs, rien de moins: Montréal-Nord, avec son œuvre unique, sera maintenant une destination artistique de renommée internationale, rien de moins! Les touristes vont dorénavant affluer de partout et on va faire la passe de cash.

Dire que, déjà, même les gens des arrondissements voisins ne mettent pas les pieds à Montréal-Nord!

Cette pensée magique des politiciens ne cessera jamais de m'épater. Pourquoi cette quête perpétuelle de l'attention des étrangers sur un arrondissement, alors qu'on ne s'affaire même pas au simple bien-être, voire au bonheur de nos propre citoyens?

Montréal-Nord ne sera jamais une destination artistique, pas plus que Roxboro ou Pointe-aux-Trembles.

Mais ce que Montréal-Nord pourrait être, c'est une plateforme de développent artistique durable pour ses citoyens, car lorsqu'on investit de manière réfléchie dans l'art, cela contribue à l'émancipation de toute une communauté. Si seulement la ville n'avait pas tout misé sur un projet unique d'un million de dollars, dont seulement des gens de l'extérieur vont profiter, en oblitérant tous les apports dont sa propre communauté aurait pu bénéficier avec un tel projet...

Imaginez un instant son effet si ce projet d'un million de dollars avait été piloté et développé par une classe d'une école secondaire comme Calixa-Lavallée ou Henri-Bourassa. Réalisez-vous la fierté de ces jeunes, de leurs parents et de la communauté devant leur œuvre, qui aurait pu être réalisée en collaboration avec BGL? Un jeune qui rêve n'a pas de limite, à part celle de nos politiciens qui, pourtant, devraient leur donner un tremplin et non leur servir de frein. Au lieu de s'enrichir des talents locaux, on fait profiter ceux de l'extérieur en appauvrissant les nôtres.

Ce courage politique d'investir intelligemment dans la culture, plusieurs villes à travers la planète en ont fait le pari. Des villes telles le sud de Los Angeles, Hamilton, Rio de Janeiro, Le Caire, Philadelphie, etc., ont investi dans l'art correspondant à leur population, que ce soit au niveau de l'écriture, de la musique, du graphisme, de la danse, du théâtre, de l'art visuel, et j'en passe.

Selon l'étude de l'Université de Pennsylvanie, les quartiers ayant une forte présence culturelle ont trois fois plus de chances de voir décliner la pauvreté et moins de probabilités de perdre leur population, sans compter qu'ils sont plus enclins à garder la diversité ethnique tout en diminuant le décrochage scolaire et la délinquance chez les jeunes.

Azza Kamel, la fondatrice de l'OSBL Alwan wa Awtar, en Égypte, affirme que «l'art est thérapeutique pour les jeunes, ça les sort de la rue où vous avez de la violence, de la drogue et des mouvements fondamentalistes. Ils développent des compétences sociales et de la valorisation de soi. L'art ne devrait pas être que pour les privilégiés».

Le chercheur Mark Stern, de l'Université de Pennsylvanie, affirme «qu'une organisation culturelle dans un quartier, encourage la revitalisation et la vitalité économique de celui-ci» mais pas à cause «de la vente de billets pour un spectacle, mais bien à cause du capital social qui prend forme lorsque les gens s'impliquent au sein de leur communauté».

Montréal-Nord regorge au kilomètre carré de culture et de talent avec tous ses groupes ethniques d'origine canadienne-française, haïtienne, italienne et du groupe arabe élargi qui forment une riche diversité artistique au cœur même de l'arrondissement. Sans compter toute cette jeunesse qui s'identifie à une culture urbaine, vibrante de dynamisme, qui leur permettrait de faire une symbiose de ces cultures tout en expérimentant leur héritage culturel à travers l'art.

Pour l'instant, à cause de ce manque de vision politique, l'art reste inaccessible pour certains citoyens. Ce qui est le plus scandaleux avec ce type de projet, c'est le déracinement culturel, assaisonné d'un soupçon de gentrification, qu'exercent les politiciens envers leurs concitoyens. Cette méconnaissance des racines artistiques qui font vibrer leurs communautés m'horripile au plus haut point.

Je connais très peu de Nord-Montréalais, à part les bureaucrates assis en haut de leur hôtel de ville, qui vont se reconnaître dans cette œuvre. Pire, je connais peu de banlieusards qui vont reconnaître Montréal-Nord dans cette «vélocité des lieux».

En fait, la «vision» culturelle de nos politiciens se reflète parfaitement dans cette œuvre qui, au final, ne tourne pas rond.

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