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15/05/2015 10:11 EDT | Actualisé 15/05/2016 05:12 EDT

Pourquoi la victoire albertaine du NPD n'effraie pas les indépendantistes québécois

Ultimement, même si les électeurs québécois contribueraient à faire élire aux prochaines élections fédérales un «bon gouvernement» canadien, qui semble «Quebec-friendly», ce n'est qu'une question de temps avant qu'il soit remplacé par un gouvernement qui ne l'est pas.

Dans un texte intéressant intitulé Pourquoi la victoire albertaine du NPD fascine les Québécois?, la chroniqueuse Judith Lussier a exprimé quelques affirmations involontairement spécieuses sur le nationalisme et l'indépendantisme au Québec et l'impact que pourrait avoir la victoire du NPD en Alberta sur le mouvement indépendantiste québécois.

Je me suis donc senti interpellé à les déconstruire étant donné qu'elles résument très bien certains mythes tenaces qui empêchent plusieurs progressistes québécois de notre génération d'adhérer pleinement au projet de pays.

Par exemple, Lussier affirme que :

Les arguments en faveur de la souveraineté du Québec s'amenuisent, à mesure qu'il devient de plus en plus indéfendable de les appuyer sur des fondements identitaires comme la langue ou la religion.

Bien qu'il soit effectivement indéfendable d'appuyer des arguments en faveur de l'indépendance nationale sur un fondement identitaire comme la religion de la majorité dans une société post-chrétienne, laïque et pluraliste comme la nôtre, donner au Québec les pouvoirs et les moyens de devenir le pôle de la francophonie transaméricaine pour contribuer à la diversité linguistique mondiale demeure un des arguments toujours pertinents en faveur de l'indépendance du Québec, mais démontre aussi comment le fondement linguistique du projet de pays peut avoir une dimension internationaliste.

Lussier poursuit en affirmant que :

Pour plusieurs souverainistes, notamment pour des souverainistes de ma génération, le sentiment nationaliste s'appuie principalement sur des valeurs. Pas des valeurs comme dans « charte des valeurs », mais des valeurs du genre la social-démocratie, la culture, l'ouverture à la diversité sexuelle, etc.

Attention! Bien qu'ils soient interreliés, il ne faut pas confondre le sentiment nationaliste et la volonté indépendantiste, ni appuyer notre sentiment d'appartenance nationale sur des valeurs sociales et politiques.

De la même façon qu'un hippie progressiste au Vermont, un cowboy conservateur au Texas et un informaticien libertarien en Californie se sentent tous Américains d'abord parce qu'ils partagent une histoire, langue et culture communes, un bobo progressiste dans le Plateau Mont-Royal et un fermier conservateur dans la Beauce se sentent quand même « Québécois seulement ou d'abord » plutôt que Canadiens - tendance à la hausse depuis plusieurs années confirmée par des études canadiennes - malgré les valeurs qu'ils les séparent ou même s'ils n'adhèrent pas totalement aux valeurs dominantes actuelles de la société québécoise.

Toutefois, bien qu'il soit normal que nos différentes valeurs sociales et politiques puissent motiver notre adhésion initiale à l'idée de séparer le Québec du Canada et influencer notre vision de ce que pourrait être notre nouveau pays, il n'en demeure pas moins que c'est la soif d'une liberté collective qui devrait être au cœur de notre volonté indépendantiste, quelles que soient nos valeurs respectives.

Comme l'expliquait Andrée Ferretti et Gaston Miron dans Les grands textes indépendantistes, tome II (1992-2003) :

Le nationalisme traditionnel limite ses luttes à la sauvegarde de la langue et des autres spécificités de la culture nationale, alors que l'indépendantisme vise l'émancipation politique, économique, sociale, autant que culturelle, de la nation en la dotant d'un État libre et indépendant.

Alors on peut être nationaliste sans être indépendantiste, on peut être nationaliste et indépendantiste et on peut aussi être indépendantiste sans être nationaliste.

Lussier termine en affirmant que :

Un souverainiste pur et dur m'a déjà demandé, pour tenter de comprendre ma relative indifférence quant à la question nationale, ce que je pouvais bien avoir en commun avec un Albertain. Comme si la question nationale se justifiait principalement dans la figure d'altérité suprême que constitue l'Albertain. À ce compte, plus les Canadiens nous ressemblent, moins le projet souverainiste paraît pertinent. C'est peut-être pourquoi la victoire du NPD en Alberta n'est pas une si bonne nouvelle pour grand nombre de souverainistes.

Au-delà du fait qu'il soit problématique de fonder son hypothèse que les Canadiens nous ressemblent de plus en plus sur l'élection d'un gouvernement de centre-gauche - pro-pétrole, pro-pipeline - en Alberta dont elle-même souligne qu'elle n'est qu'une distorsion causée par la division du vote conservateur dans cette province; ceux qui justifient l'indépendance du Québec principalement dans la figure de l'altérité que constitue le Canadien-anglais en général et l'Albertain en particulier ont toujours été dans l'erreur.

L'indépendance du Québec se justifie, entre autres, par la conjonction de l'existence d'une identité nationale cherchant à s'affirmer avec la difficulté de surmonter la multitude de blocages structurels qui, dans ce carcan canadien, entravent l'épanouissement complet du peuple québécois : blocages identitaires et linguistiques, blocages économiques ainsi qu'en matière de développement soutenable, blocages dans le développement des régions et l'aménagement des villes, blocages en matière de redistribution fiscale et sociale, blocages en matière de relations internationales, blocages constitutionnels et institutionnels.

L'exemple qui illustre le mieux ce cul-de-sac est que l'impossibilité de réformer en profondeur les institutions démocratiques québécoises à l'intérieur de la monarchie canadienne - afin que la volonté du peuple québécois puisse pleinement s'exprimer - devrait être ressentie par tous comme la justification la plus importante pour l'indépendance immédiate du Québec.

L'élection d'un gouvernement de centre-gauche en Alberta ou même l'élection d'un gouvernement de centre-gauche au Canada ne change absolument rien à cette donne.

Tout parti fédéral et fédéraliste canadien, qu'il soit de gauche ou de droite, devra toujours mettre les intérêts des élites du Canada au-dessus de ceux des peuples du Québec s'il aspire sérieusement à prendre et garder le pouvoir. Les tergiversations du NPD de Thomas Mulcair sur la question de l'oléoduc Énergie-Est de l'entreprise TransCanada, qui doit transporter du pétrole albertain vers les provinces de l'Atlantique en passant par le Québec, en sont la preuve la plus récente.

Toutefois, le parti qui serait capable de surmonter cette exigence et réussirait à réaliser une miraculeuse résolution des conflits d'intérêts entre le Canada et le Québec, mais aussi à faire en sorte que le peuple québécois, à travers son gouvernement « provincial », ratifie la constitution canadienne, ne ferait que contribuer à perpétuer notre attachement et dépendance au « colonialisme doux » du Canada, tout en affaiblissant l'attrait du projet de pays avec tout le « potentiel révolutionnaire » qu'il contient.

Ultimement, même si les électeurs québécois contribueraient à faire élire aux prochaines élections fédérales un « bon gouvernement » canadien, qui semble « Quebec-friendly », ce n'est qu'une question de temps avant qu'il soit remplacé par un gouvernement qui ne l'est pas.

Il faut donc briser une fois pour toutes ce cycle de dépendance en forme de montagnes russes et enfin devenir un peuple mature et libre.

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