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30/04/2015 08:08 EDT | Actualisé 30/06/2015 05:12 EDT

La hiérarchisation des tragédies

Je me lève en apprenant que le bilan des morts s'est alourdi au Népal. Pourtant, en regardant la tragédie de loin, de très loin, je ne suis pas atterrée. Et j'ai honte que cela ne me dérange pas davantage.

Je me lève en apprenant que le bilan des morts s'est alourdi au Népal. On parle maintenant de possiblement 10 000 morts. Pourtant, en regardant la tragédie de loin, de très loin, je ne suis pas atterrée. Et j'ai honte que cela ne me dérange pas davantage. J'ai l'impression d'avoir été désensibilisée aux catastrophes vécues par ceux qui ne sont pas, comme moi, Occidentaux, Blancs, favorisés. Sur les réseaux sociaux, personne n'en parle...

Cependant, en janvier dernier, nous «étions tous Charlie» lorsque nous avons appris le drame survenu dans les bureaux du journal parisien Charlie Hebdo. Vous me direz alors que le message n'était pas le même, que la cause était différente. Que l'on s'était alors attaqué à un symbole de la liberté d'expression, que ce n'était pas une force de la nature. Que c'était, au contraire, la faiblesse humaine à son apogée. Qu'il ne faut pas mélanger les pommes et les bananes. Et vous aurez raison... Mais mon for intérieur me hurle que si c'était douze journalistes ou dessinateurs africains qui avaient perdu la vie de la même manière, personne n'aurait «été» eux.

Deux journalistes tunisiens perdaient la vie en janvier dernier sous les balles de l'État islamique. C'est à peine si nous en avons entendu parler.

Il y a un mois, 147 étudiants trouvaient la mort au Kenya. Une tuerie sauvage. Nous en avons parlé, nous avons «été kényan» sur Facebook... mais nulle part nous n'avons marché par millions dans les rues. Pourtant, c'était le symbole de la liberté et de l'évolution qui avait été attaqué: l'éducation.

Nous pouvons également parler du conflit israélo-palestinien, qui fait des milliers de morts depuis ses débuts. Pourtant, ça semble rendu «normal», voire banal. «Ah! Cent personnes ont perdu la vie aujourd'hui dans un attentat à la voiture piégée? Bof.» Ça ne nous fait rien; ça ne nous fait plus rien. De toute manière, c'est leur problème, hein. Ils n'ont qu'à sortir la religion de leur vie! C'est aussi simple que ça.

En plus de hiérarchiser les tragédies, nous sommes désensibilisés à ces dernières. Il y a quelques semaines, un copilote allemand décidait d'écraser un avion dans les Alpes françaises. Avant même que les corps ne soient identifiés, nous avions accès aux images du drame. Nous avions un accès direct à un événement se déroulant de l'autre côté de l'océan. L'important était de vendre l'horreur. L'important était d'être le premier à sortir le grand titre. Les drames sont bons pour les clics. Plus il y en a, mieux c'est. Le temps de le dire, ça devient viral.

Il y a trois ans, nous avions accès à la vidéo d'un homme en dépeçant un autre. C'était déjà trop. Aujourd'hui, nous pouvons visionner des séquences dans lesquelles des hommes en décapitent d'autres. C'est accessible. Et l'accessibilité rend presque ça ordinaire, normal. L'humain s'habitue tellement facilement. Le choc du début fait graduellement place à l'acceptation. Ce qui devient fréquent n'est plus dérangeant. Paradoxalement, ces images faisant maintenant partie de notre quotidien ne reflètent aucunement le quotidien auquel nous sommes soumis, en plus de ne pas nous sensibiliser. Nous y assistons en bons spectateurs, les yeux rivés sur l'écran.

On s'indigne de moins en moins. Ou, plutôt, on choisit notre degré d'indignation.

Une partie de la problématique réside peut-être dans le fait que les autres ne sont jamais «nous» (ou du moins, c'est notre impression). Nous ne croyons pas que ce qui se passe ailleurs puisse se passer ici. C'est sans doute pour cette raison que l'attentat de Charlie Hebdo nous a pris aux tripes. Nous avons réalisé, momentanément, que ça aurait pu être nous. Nous avons pu nous identifier, ce qui n'arrive pratiquement jamais.

Cependant, rien n'a réellement changé depuis cet événement. On croit encore être à l'abri de ce genre de choses; on croit que ce n'était qu'un épisode isolé, que ces catastrophes n'arrivent pas chez nous, les «surhumains».

George Orwell ne croyait pas si bien dire lorsqu'il écrivit: «Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d'autres.»

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