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29/04/2016 10:15 EDT | Actualisé 30/04/2017 05:12 EDT

Ce que la pression de performance m'a causé

J'étais fatiguée, mais je n'en parlais pas trop. Sans doute parce que j'avais honte. Ralentir est un droit que nous avons perdu sans nous en rendre compte.

À la fin du mois d'avril, j'ai pris une session d'été intensive. Aller à l'université à temps plein, c'est avoir entre quatre et cinq cours par semaine. J'en ai eu dix en cinq jours.

Jusque là, rien de trop grave. On se dit que c'est un coup a donné et l'affaire est ketchup. Ça peut être vrai quand tu n'as rien d'autre à faire et, surtout, lorsque tu n'as pas de bébé de quatre mois. Ces six jours de cours m'ont laissée plus épuisée que ma session précédente, qui avait pourtant duré quatre mois.

Six jours où je me suis réveillée à 6 h 30. Où j'ai trimballé mon bébé dans un métro bondé matin et soir pour aller le porter et aller le chercher à la garderie de l'université. Six jours à jouer d'une main et à faire mes travaux de l'autre. Six jours à extraire mon lait dans un local vide entre les pauses. Six jours à allaiter matin, soir et nuit. Six soirs à me coucher à minuit, à mal manger car on n'avait pas eu le temps de faire l'épicerie.

J'étais fatiguée, mais je n'en parlais pas trop. Sans doute parce que j'avais honte. Dans une société qui fait la promotion de la performance à outrance, je ne me donnais pas le droit de ralentir. De prendre une pause. C'est bien connu, l'épuisement est la condition des faibles. On ne prend jamais les gens au sérieux lorsqu'ils nous disent :«Je suis épuisé, à bout». Au mieux on trouve ça mignon, au pire on les méprise.

J'ai fait fi de mon état. Si j'avais pu recommencer l'université trois semaines après avoir accouché, ce n'est pas une session de six jours qui aurait raison de moi.

Je dormais à peine cinq heures par nuit. Cinq heures coupées par un bébé qui avait besoin de réconfort ou qui décidait que 4 h 00 du matin était l'heure parfaite pour avoir envie de jouer.

Je me suis brûlée. Je suis devenue paranoïaque.

Dans le métro, j'ai commencé à avoir peur que quelqu'un me jette sur les rails. J'étais constamment sur mes gardes, prête à réagir. À l'école, j'avais peur que quelqu'un entre avec un fusil et nous tire toutes. J'étais convaincue qu'on me voulait du mal. Que quelqu'un entrerait dans notre appartement pour nous voler notre bébé. J'oubliais toujours deux, trois mots lorsque j'écrivais. Je devais toujours me relire deux fois. J'ai commencé à avoir mal à la gorge, les ganglions de mes aines ont enflé et sont devenus douloureux, moi qui ne suis jamais malade.

Puisque j'étais fatiguée et que je n'aime pas le café, je buvais des boissons énergisantes, ce qui a décuplé mon anxiété, moi qui suis une personne tellement calme et sereine habituellement. Je n'arrivais pas à dormir, même lorsque je posais ma tête sur l'oreiller. J'étais tellement fatiguée que je n'arrivais pas à dormir.

Heureusement, ça n'a duré que six jours. Malgré tout ça, je suis infiniment chanceuse. Je suis en vacances pour quatre mois. C'est la première fois que j'ai un été complet depuis que j'ai treize ans, ayant commencé à travailler à quatorze. Je vais pouvoir me reposer. Tous n'ont pas ce luxe.

Je devais prendre un autre cours se terminant à la fin du mois de juin. Je l'ai annulé. Ça m'a pris tout mon petit change pour m'écouter, pour assumer que j'avais le droit d'être fatiguée. Que j'avais le droit de me dire : «Là, ça fait». Ralentir est un droit que nous avons perdu sans nous en rendre compte. Il faut toujours être en action.

J'ai encore de la difficulté à accepter que c'est correct de ne pas toujours vivre à 200 %. Que c'est correct d'avoir envie d'écouter des films et lire durant deux mois. Que ça ne veut pas dire que je suis faible, mauvaise ou pas performante. Ça ne veut surtout pas dire que je suis moins bonne. Ça veut juste dire que j'ai besoin de repos.

J'écris tout ça, car je sais que nous sommes plusieurs dans cette situation. On n'en parle pas, on essaie de gérer du mieux qu'on peut. On veut être capable, on «est capable». On prend tout sur nous. Mais à quel prix? On voit les pauses comme des échecs, on se déçoit.

Si je n'avais pas annulé ce cours, j'en aurais eu un de moins à faire. Mais je n'aurais pas passé quatre mois complets à voir mon bébé grandir. Je n'aurais pas eu la tête libre. J'aurais vu le bout du rouleau d'un peu trop proche.

L'épuisement n'est pas une chose à prendre à la légère, une chose dont on doit se moquer. C'est sérieux. Ça a des répercussions sur à peu près tout. Même si la personne ne laisse rien paraître, il se peut qu'elle commence à être anxieuse, même si la situation est tellement banale (prendre le métro, prendre une douche, dormir).

À toi qui te demandes si tu devrais travailler jusqu'à 20 h 00 ; à toi qui te demandes si tu devrais amener des dossiers à la maison ; à toi qui te pousses à aller courir «parce qu'il faut» même si tu as passé la nuit à l'hôpital avec ton enfant ; à toi qui a besoin de vacances mais qui se dit que c'est pour les faibles ; à toi qui est juste fatigué(e) sans raison apparente, j'aimerais te dire une chose : ralentis. T'as le droit. C'est correct. Peu importe que ce soit pour une journée ou un mois. Parce que si tu ne fais pas le choix de ralentir, ton corps va faire pire : il va t'obliger à arrêter.

Rends-toi pas là.

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