LES BLOGUES
21/08/2013 12:05 EDT | Actualisé 20/10/2013 05:12 EDT

Une révolution qui déçoit

Récemment, l'économiste Jean-Claude Cloutier a écrit une recension de mon livre, Du Grand Rattrapage au Déclin Tranquille: une histoire économique et sociale du Québec de 1900 à nos jours. Il a soulevé un ensemble de critiques qui méritent d'être adressées, surtout qu'elles ont été également publiées sur le site du Huffington Post Québec. Plus bas, je réponds donc à l'essentiel des critiques formulées.

Un grand écart de croissance

Dans son article, M. Cloutier s'appuie sur les travaux d'André Raynauld pour affirmer «qu'entre 1870 et 1957, les rythmes de croissance des industries ontarienne et québécoise ont été tout à fait comparables, soit respectivement de 5,48 % et de 5,53 % par année en moyenne». Toutefois, l'utilisation des travaux d'André Raynauld est trompeuse. Ce dernier était un tenant de la thèse du «parallélisme» - la croissance du Québec suivait celle de l'Ontario depuis 1870. Il faut se rappeler que le livre de Raynauld est sorti en 1961 avec des données qui prenaient fin en 1957, qu'il concernait principalement la production industrielle et n'utilisait pas d'indices de prix différenciés par province.

Toutefois, même le livre de Raynauld démontre la validité de ma thèse en dépit de ses limitations. En décomposant par sous-période, on remarque au mieux une stagnation par rapport à l'Ontario de 1870 à 1910, un déclin relatif de 1920 à 1945 et un rattrapage de 1945 à 1957. Des nouvelles estimations du revenu des Québécois et des Ontariens ainsi que de l'inflation dans les différentes provinces permettent de réaliser que de 1870 à 1910, le Québec perd du terrain économiquement par rapport aux autres provinces. Il stagne dans les années 1920 et effectue un déclin relatif rapide au cours des années 1930, particulièrement pendant les années du gouvernement de Maurice Duplessis (1936-1939). Après 1945, le Québec effectue un rattrapage qui se continuera jusqu'en 1975 et depuis, il y a une stagnation relative du Québec.

LIRE AUSSI:La révolution qui n'aurait pas eu lieu - Jean-Claude Cloutier

Avant 1960, lorsque nous comparions le Québec et l'Ontario, nous comparions des économies très similaires quant à la structure des familles. Ce point peut paraître mineur, mais il ne l'est pas. À l'examen des ménages, c'est-à-dire en tenant compte des différentes tailles de famille et de l'effet de ces tailles sur leur pouvoir d'achat, on peut obtenir un meilleur portrait de la richesse réelle des ménages. Des familles nombreuses permettent aux ménages de bénéficier d'économies d'échelle dans leur consommation qui rendent la comparaison entre individus provenant de familles de tailles différentes plus difficile.

Lorsqu'on effectue ces corrections, on remarque que le revenu personnel des Québécois était équivalent à 77% du niveau de revenu des Ontariens en 1951, 82% en 1961 et 86% en 1971. Depuis, cette proportion a chuté rapidement et s'est stabilisée: 82% en 1976, 78% en 1991 et 81% en 2006. Ces résultats, basés sur les ménages lors des recensements, suivent une trajectoire similaire à ceux trouvés par Martin Coiteux qui effectue les mêmes corrections en utilisant les enquêtes sur le revenu des ménages.

Le rôle de l'État et la révolution tranquille

Selon M. Cloutier, «la taille et les actions des gouvernements ne sont peut-être pas des facteurs aussi déterminants» que je ne l'affirme dans mon livre. Pour ce faire, il cite notamment les travaux de Peter Lindert en affirmant que «le poids des gouvernements ne peut pas être corrélé au succès économique» et que plusieurs États se sont développés avec l'aide de l'État. Il s'agit d'une citation bien sélective des travaux de Lindert sur deux éléments: le financement des États providence et la nature des politiques adoptées.

Dans ses travaux, Lindert constate que les sociétés avec des États actifs du 19e siècle et du début du 20e siècle sont principalement des pays de l'Empire britannique (Canada, Australie, Nouvelle-Zélande entre autres). Ces derniers bénéficient d'un phénomène bien documenté surnommé le «rabais impérial». Ce «rabais» n'est rien de plus qu'une réduction importante des coûts d'emprunts des gouvernements sur les marchés financiers qui est le résultat du «membership» au sein de l'empire. L'intervention de l'État s'est donc construite sur des risques financiers assumés par autrui - les Britanniques. Dans le cas du Québec, e rattrapage entre 1960 et 1975 s'est effectué sur le dos des autres provinces puisque les transferts fédéraux passent d'environ 1% du PIB en 1960 à plus de 6% en 1983. Ceci signifie qu'on transfère des revenus au Québec (augmentant ainsi la richesse des Québécois) en prenant aux autres provinces qui doivent couper leurs services ou hausser leurs impôts (puisque leur richesse a été amputée pour effectuer les transferts). Il est évident que cette augmentation des transferts a contribué à surestimer le revenu réel des Québécois relativement à celui des autres Canadiens.

Un second point des travaux de Lindert, c'est qu'un État qui redistribue n'est pas nécessairement un État qui intervient. Il est tout à fait possible d'avoir des missions de redistribution des revenus (éducation publique, aide sociale) dont les paramètres d'opération minimisent les effets pervers sans que l'État n'intervienne dans le fonctionnement du marché. Dans mon livre, je critique des politiques publiques qui faussent le fonctionnement du marché: subventions aux entreprises, réglementations trop sévères de la concurrence, monopoles publics, lois du travail trop rigides, fonction publique trop importante. Combinées, toutes ces mesures expliquent en grande partie la performance décevante du Québec.

Finalement, il faut réaliser que l'État, dans ses missions de justice sociale, aurait pu faire nettement mieux puisque les progrès sociaux que le Québec avait accompli se sont accomplis et se sont renversés.

Une perte de vitesse des progrès sociaux et une dégradation du capital social

La réalité que plusieurs omettent de mentionner c'est que même si la population du Québec s'est instruite davantage depuis 1960, elle l'a fait à une vitesse moins rapide que le reste du Canada. En 1951, la proportion de diplômés universitaires au Québec équivalait à 70% de la proportion observée en Ontario. En 1961, on parlait de 85%. Depuis, cette proportion a grimpé à 87% en 1971 et a redescendu depuis à 80%. Quand on regarde la proportion de Québécois qui avaient plus de 9 ans d'études en 1951, on réalise qu'elle était équivalente à 73% de celle de l'Ontario et 75% de celle du reste du Canada. En 1961, on parle plutôt de 81,7% et 81%. Entre 1961 et 1971, les progrès continuent, mais plus lentement - 82,5% et 83,4%. Depuis, le Québec n'a toujours pas fermé son écart éducatif puisque selon le Survey of Household Spending, 25,6% des Québécois n'ont aucun diplôme, contre 14.3% en Ontario et 16.5% dans le reste du Canada. La Révolution tranquille n'a pas permis un rattrapage éducatif important du Québec.

Sur le plan de la vie sociale, le capital social (la vie associative) du Québec s'est désagrégé depuis 1960. Alors que le Québec avait un capital social important au cours des années 1950, on remarque aujourd'hui que les Québécois sont moins généreux de leurs temps et de leur argent que les autres Canadiens. Ils sont aussi moins impliquée dans les associations locales et communautaires, En tenant compte de l'ensemble de la participation civique des Québécois (sports récréation, religion, activité communautaire, école, confrérie, politique) pour créer un indice de la participation civique, on remarque que le Québec est nettement à la traîne par rapport à l'Ontario (une participation inférieure de 23%). Si l'on considère séparément les francophones et les anglophones du Québec, on remarque que ces derniers participent davantage à la vie civique que les anglophones ou les francophones de l'Ontario. En fin de compte, les Québécois francophones ont un taux de participation civique inférieur de 24% à celui des francophones de l'Ontario. Une étude plus récente commandée par le ministère du Patrimoine fédéral indique que le niveau de confiance entre individus est particulièrement bas au Québec tout comme le sentiment d'appartenance et le degré de participation aux organisations sociales (et ceci s'applique également aux anglophones et aux francophones). La révolution tranquille n'a pas servi la naissance d'une société solidaire, elle a plutôt incité des groupes d'intérêts à se coaliser autour des faveurs octroyés par l'État.

Conclusion

La révolution tranquille est un arbre qui a livré des fruits décevants et qu'on célèbre selon les intentions de ceux qui l'ont planté. Malheureusement, les intentions ne sont pas garants de résultats probants. Les résultats nous disent que la révolution tranquille n'était pas très révolutionnaire.

VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST QUÉBEC

Extraits du manifeste du Refus global (1948)